RAMON PIPIN’S ODEURS

1980 : no sex

(Cat Records – 2026)  

Durée 73’06 – 21 Titres 

https://www.catrecords.fr

Lorsque Ramon Pipin quitte Au Bonheur des Dames en 1975, il ne tourne pas seulement une page, il ouvre un laboratoire sonore où l’absurde, la satire et l’exigence musicale cohabitent sans jamais s’annuler. Ce laboratoire deviendra Odeurs, formation fondée officiellement en 1979 avec Costric 1er, et qui s’impose rapidement comme l’un des projets les plus singuliers de la scène française. Le groupe, d’abord baptisé Ramon Pipin’s Odeurs, s’appuie sur le studio Ramsès, créé par Pipin et Gérard Manjouet, véritable ruche créative où passent des musiciens de haut vol comme Didier Lockwood, Manu Katché ou Jean-Philippe Goude.   

Dès le premier album éponyme en 1979, Odeurs pose les bases d’un style unique, parodies ciselées, détournements brillants, humour sans limite et arrangements d’une précision redoutable. On y revisite « Dominique » en disco flamboyant, on transforme les Beatles en chant militaire, on joue avec les codes du punk, de la variété ou du crooning, toujours avec une virtuosité qui dément la dimension potache du propos. Cette approche hybride, à la fois irrévérencieuse et techniquement impeccable, deviendra la signature du groupe, qui publiera ensuite « 1980 : No Sex », « De l’amour » en 1981, « Toujours plus haut » en 1983 et un album live en 1984, avant un dernier concert en 2008 au Théâtre du Rond-Point   

Ramon Pipin, alias Alain Ranval, poursuit ensuite une carrière solo prolifique, tout en retrouvant ponctuellement Au Bonheur des Dames. Mais Odeurs reste son terrain d’expérimentation le plus libre, un espace où l’humour devient un outil critique et où la musique, loin d’être un simple support, se révèle d’une richesse étonnante   

La réédition de « 1980 : No Sex » remet en lumière un album qui, plus de quarante ans après sa sortie, conserve une fraîcheur et une audace rares. Ce deuxième opus d’Odeurs, souvent considéré comme l’un des sommets du groupe, condense tout ce qui fait la force de l’univers Pipin, humour corrosif, sens du pastiche, créativité débridée et une science de l’arrangement qui n’a rien à envier aux productions les plus sérieuses de l’époque.

Dès « De quoi ? », l’album annonce la couleur avec un rock nerveux, concis, porté par une écriture qui joue avec les codes du langage et de l’absurde. « Le stade nasal » pousse encore plus loin l’art du décalage, mêlant texte improbable et composition impeccablement structurée. « L’homme objet », coécrit avec Laurent de Gasperis, illustre parfaitement la capacité du groupe à détourner les thèmes sociétaux avec une ironie mordante, tandis que « Ma fils Tennessy » ou « Quitte ou double » démontrent l’étendue stylistique d’un collectif qui refuse toute case.

La pièce la plus emblématique reste sans doute « Le morceau le plus rapide du monde », enregistré à 208 à la noire sans trucage et ce devant huissier, clin d’œil irrésistible à la surenchère rock, où la virtuosité devient elle-même un gag. Mais derrière la blague, il y a une maîtrise instrumentale indéniable, preuve que l’humour n’a jamais servi de cache-misère chez Odeurs.

Cette nouvelle édition ne se contente pas de dépoussiérer un classique, elle l’enrichit de six titres bonus enregistrés en concert à Bobino, précieux témoignage de l’énergie scénique du groupe. Ces versions live, plus brutes, plus spontanées, montrent un Odeurs en pleine maîtrise de son art, capable de faire exploser ses propres chansons dans un joyeux chaos parfaitement contrôlé. Elles ajoutent une dimension supplémentaire à l’album, rappelant que derrière les pastiches millimétrés se cachait un véritable groupe de scène, soudé, joueur, et diablement efficace.

Cette réédition permet aussi de redécouvrir la qualité sonore de l’album, dont les arrangements, souvent signés Pipin lui-même, témoignent d’un perfectionnisme rare dans le registre humoristique. L’ensemble sonne étonnamment moderne, preuve que l’irrévérence musicale d’Odeurs n’a rien perdu de sa pertinence.

En revisitant « 1980 : No Sex », on mesure à quel point Ramon Pipin’s Odeurs fut un groupe visionnaire, capable de marier satire, virtuosité et liberté totale. Cette réédition rappelle non seulement l’importance historique du projet, mais aussi son incroyable capacité à traverser le temps sans perdre son mordant. Un indispensable pour comprendre une autre histoire du rock français, celle qui ose rire de tout, mais jamais au détriment de la musique.

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