13 hours
(Gulf Coast Records – 2026)
Durée 57’41 – 10 Titres
https://www.jasonriccimusic.com
Il y a chez Jason Ricci quelque chose d’à la fois incandescent et profondément humain, une tension permanente entre la fulgurance artistique et les cicatrices d’une vie menée à tombeau ouvert. Né en 1974 à Portland, Maine, Ricci grandit dans un environnement instable mais baigné de musique, sa mère l’emmenant très tôt voir sur scène des géants comme James Cotton ou Charlie Musselwhite. Très jeune, il joue dans des groupes punk avant de tomber amoureux de l’harmonica, instrument qui deviendra son langage, son refuge, son arme.
A 21 ans, il quitte le Maine pour Memphis, où il remporte le concours de la Sonny Boy Blues Society et enregistre son premier album. Là, il se frotte à la scène rude et authentique du Mississippi Hill Country, jouant avec David Malone Kimbrough, Junior Kimbrough ou R.L. Burnside. Cette immersion façonne son jeu, sauvage, nerveux, imprévisible. Mais elle coïncide aussi avec une période sombre marquée par l’addiction et un passage en prison, une chute dont il finira par se relever, non sans séquelles mais avec une lucidité rare.
Au fil des années, Jason Ricci s’impose comme l’un des harmonicistes les plus innovants de sa génération. Lauréat de plusieurs Blues Music Awards, invité sur un album Grammy de Johnny Winter, il joue même au Rock & Roll Hall of Fame en 2015. Sa carrière est une succession de sommets vertigineux et de retours à zéro, mais toujours avec la même intensité, celle d’un artiste qui ne triche jamais.
Aujourd’hui, entouré de son groupe The Bad Kind, Ricci poursuit une trajectoire où la virtuosité technique n’a d’égale que la franchise émotionnelle. Et son nouvel album, « 13 Hours », en est la preuve la plus éclatante.
Enregistré au mythique Dockside Studios en Louisiane, « 13 Hours » est le troisième album de l’artiste pour Gulf Coast Records et s’impose comme l’une de ses œuvres les plus personnelles. Loin d’un simple disque de blues contemporain, c’est un journal de bord sans filtre, un cri lucide sur l’épuisement, la résistance, la perte et la survie. L’album est dédié à la mémoire du batteur John Perkins, dont l’ombre bienveillante plane sur chaque mesure.
Dès l’ouverture, « Sick Of This Shit » plante le décor avec un mélange de colère, de lassitude et d’humour noir, porté par un groove nerveux et une harmonica qui tranche comme une lame. Ricci y dénonce la fatigue du monde moderne, les absurdités de l’industrie musicale et les contradictions de l’époque dans un blues du XXIᵉ siècle, acerbe et terriblement actuel.
« Tired Of Tryin » prolonge cette confession avec une énergie plus résignée, tandis que « The Big DisEasey » rend hommage à la Nouvelle-Orléans, la ville d’adoption de Ricci, avec un funk moite et chaloupé, enrichi de cuivres qui sentent la rue et la sueur.
Le disque bascule ensuite vers l’intime avec « Long Twisted Night », écrit et interprété par Kaitlin Dibble. C’est l’un des moments les plus bouleversants de l’album, une plongée dans les méandres de l’addiction, de l’amour et de la codépendance. La voix de Dibble, fragile et habitée, transforme la chanson en une confession nocturne digne d’être la B.O. d’une série B.
A l’opposé, « Bubble Gum Pop » apporte une respiration ironique, un clin d’œil à la nécessité de lâcher prise pour ne pas sombrer. Puis vient « Renegade », véritable manifeste d’indépendance, où Ricci revendique sa singularité, son refus des normes, son identité d’artiste libre et même parfois trop libre pour un milieu encore frileux.
Le cœur émotionnel du disque arrive avec « 13 Hours », titre éponyme chanté par Dibble. C’est un hymne de route, un chant funèbre lumineux, un hommage à John Perkins et à ces kilomètres partagés qui soudent un groupe plus sûrement que n’importe quel contrat. La chanson est ample, poignante, traversée d’une mélancolie douce-amère.
L’album interpelle par sa cohérence émotionnelle mais aussi par sa capacité à naviguer entre blues, funk, jazz, rock et ballades dépouillées. Chaque morceau semble répondre à un autre, comme les chapitres d’un même récit, celui d’un homme qui a tout connu, la gloire, la chute et la rédemption, mais qui continue d’avancer malgré les cicatrices.
Ricci y parle de burn-out, de dépendance, de deuil, mais aussi de fraternité, d’humour, de résistance, transformant littéralement l’album en une sorte de témoignage et rappelant au passage que la musique peut encore être un espace de vérité, même et surtout quand elle dérange.