Les furtifs, émeute musicale [remixes]
(Hublotone – Kuroneko – 2026)
Durée 39’34 – 8 Titres
https://www.paloalto-frenchband.fr
Depuis 1989, Palo Alto occupe une place singulière sur la scène expérimentale française. Né à Paris autour de Jacques Barbéri, Denis Frajerman, Philippe Masson et Philippe Perreaudin, le groupe revendique dès ses débuts une filiation avec Tuxedomoon, la collection « Made To Measure » de Crammed Discs, mais aussi Art Zoyd, Coil, The Residents, Can ou Cabaret Voltaire. Leur univers est profondément marqué par la science‑fiction, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou graphique.
Leur première cassette, « Le Clos », pose dès 1990 les bases d’une musique écrite, instrumentale, où la mélodie domine. Très vite, l’improvisation s’invite dans leurs compositions, notamment avec « Trash et artères » (1994). En 1997, un tournant majeur survient avec le départ de Philippe Masson et l’adoption d’un fonctionnement à géométrie variable, permettant aux membres restants de multiplier projets, collaborations et explorations sonores.
Les années 2000 voient Palo Alto renouer avec l’électronique, assumer pleinement ses influences industrielles et fonder son propre label, Halte aux Records, pour rééditer des trésors de l’underground français. Sur scène, le groupe mêle désormais musique, performance et vidéo, dans une esthétique toujours mouvante, toujours en friction.
En 2019, la trajectoire du groupe croise celle d’Alain Damasio, auteur majeur de la SF contemporaine, à l’occasion du roman « Les Furtifs ». Invité au festival Oh les beaux jours ! à Marseille, Damasio propose à Palo Alto de l’accompagner sur scène pour une transposition musicale d’un chapitre décrivant une émeute urbaine. Ce qui devait être un événement unique devient une tournée en France, Belgique et Suisse, puis une captation à La Maroquinerie, filmée et enregistrée en multipistes.
Le groupe doit composer vite, parfois en réutilisant des pièces antérieures, tout en restant en retrait du texte, très narratif, pour ne pas perdre l’auditeur. L’objectif est de faire vibrer l’émeute sans l’écraser, de créer un espace sonore où les mots de Damasio respirent, se heurtent, s’enflamment. De cette rencontre naît « Les Furtifs, émeute musicale », un spectacle hybride où littérature, performance et musique expérimentale se fondent en un organisme vivant.
Paru en juin chez Hublotone Records, « Les Furtifs, émeute musicale [Remixes] » est bien plus qu’un simple album compagnon, c’est une zone de vibration, un espace où le roman, le live, l’émeute et le remix se contaminent. Huit artistes de l’underground français, Ptôse, Pacific 231, Judith Juillerat, Herb Duncan, Norscq, Thierry Zaboitzeff, Lefdup & Lefdup et Electronicat y prolongent la matière sonore conçue pour le spectacle.
Chaque remix devient une fissure dans le texte, une manière différente de suivre le furtif, cette créature mouvante décrite par Damasio comme un être né d’un frisson, d’une empreinte vibratoire, d’un assemblage de restes, d’objets, de sons. Le remix n’est plus une technique, c’est une philosophie de survie.
L’album s’ouvre avec « The Stealthy Ones » (Ptôse), plongée dans une electro underground qui installe immédiatement une atmosphère de niche, presque clandestine. « Une Grâce » (Pacific 231) mêle tribalisme et textures trippantes, tandis que « Menace prophylaxie niveau 6 » (Judith Juillerat) impose un rythme marqué, teinté de jazz bleuté.
« La Ville est à nous ! » (Herb Duncan) surgit comme un cri collectif, porté par une électro vive et des voix en allemand, avant que « Lueur ultramarine » (Norscq) ne diffuse une trame syncopée, vaporeuse, presque narcotique. Un saxophone déchiré y perce la brume, ajoutant une tension organique. Le voyage se fait plus sombre avec « Une clameur de sabbat » (Thierry Zaboitzeff), véritable psychotrope sonore, puis plus abrasif avec « Un cri » (Lefdup & Lefdup), qui martèle ses ruades grises. Enfin, « Obtempérez ! » (Electronicat) clôt l’ensemble dans une montée épique, presque céleste, évoquant par instants l’énergie des Young Gods.
« Les Furtifs, émeute musicale » n’est pas juste un album que l’on écoute, c’est un organisme que l’on traverse. Une matière mouvante, changeante, qui refuse la fixité. A l’image des furtifs, la musique survit parce qu’elle se transforme, absorbe, désaxe, réassemble.
Palo Alto signe ici l’une de ses propositions les plus ambitieuses, une insurrection sonore, un pont entre littérature et expérimentation, un territoire où l’oreille devient témoin d’une émeute qui ne cesse de muter.