NOTODDEN BLUES FESTIVAL
NOTODDEN (NORVEGE)
Du 30 juillet au 2 aout 2026
Notodden, petite ville ouvrière posée entre les collines du Telemark et les eaux sombres du Heddalsvatnet, vit chaque été une métamorphose rare, elle devient la capitale européenne du blues. Depuis 1988, le Notodden Blues Festival a grandi comme poussent les légendes, lentement, solidement, avec une fidélité farouche à la musique et à ceux qui la portent. Ici, les anciennes usines Hydro servent de décor, les rues se remplissent de guitares, de familles, de vieux routiers du blues et de gamins qui découvrent leurs premiers riffs. C’est un festival qui a vu passer les géants, qui a formé des générations de musiciens, et qui a su garder cette chaleur humaine que tant d’événements ont perdue en route. Notodden n’est pas seulement un rendez‑vous, c’est un pèlerinage pour tout amateur de blues qui se respecte.




Au fil des années, le festival est devenu un véritable carrefour international, un lieu où les scènes se répondent, où les ateliers transmettent, où les nuits s’étirent jusqu’à ce que le soleil norvégien décide enfin de se coucher. C’est aussi un symbole, celui d’une ville qui a fait du blues son identité, son moteur culturel, son drapeau. Venir à Notodden, c’est retrouver une famille, une histoire, une manière de vivre la musique sans artifices. Et cette année, nous y sommes, prêts à raconter, à célébrer, à partager ce que cette ville et ce festival ont construit, avec passion, avec constance, avec cette énergie brute qui fait que le blues, ici, ne meurt jamais.




Jeudi 30 juillet :
En début d’après‑midi, juste après notre arrivée en ville, nous faisons un crochet par Bok & Blueshuset pour saluer le staff du festival et récupérer nos passes, dans cette effervescence douce où les bénévoles s’affairent, les musiciens circulent, et où l’on sent déjà la ville se mettre en tension. Un étage en dessous se trouve le Juke Joint Studio, où les élèves les plus expérimentés de la Little Stevens Blues School sont en train d’enregistrer les solos de leur morceau. La porte s’entrouvre, des bribes de chorus s’échappent, on est en atmosphère de création pure. Puis nous remontons tranquillement vers l’hôtel, en attendant l’ouverture officielle du festival, tandis que sur la scène Bluestorget, Lady J And Her Bada Bing Bang feat. Tommy Larsen jouent devant une assistance déjà bien conséquente, chauffant l’air et les esprits avant la grande déferlante des concerts du soir.




La première soirée du festival installe immédiatement l’ambiance, la ville bruisse déjà, les ruelles se remplissent, le Bellmann et le Hovigs Hangar deviennent des points de gravité où tout converge. La cérémonie d’ouverture bat son plein avec différents artistes venus se produire pour un unique morceau. Entre les discours des officiels et les remises d’Awards, on reconnait forcément Rita Engedalen et Adama Janlo, artistes norvégiennes respectivement victorieuses de l’European Blues Challenge en 2012 à Berlin et en 2026 à Katowice, mais aussi Rick Estrin & The Nightcats venus nous proposer un avant-goût de ce qui nous attend durant le festival.




19 heures. Le Bellmann est plein à craquer pour ce rendez‑vous devenu rituel, le concert des jeunes de la Little Stevens Blues School, ces apprentis musiciens qui ont passé de début de la semaine à travailler avec des mentors, à répéter, à se dépasser. Dès les premières notes, on sent la fierté, la nervosité, mais surtout l’envie farouche de jouer. Le set s’ouvre sur un standard revisité avec une élégance inattendue. La section rythmique, déjà sûre de ses appuis, installe un tapis solide où chaque nuance compte. Les guitaristes, eux, ne cherchent pas la démonstration, ils sculptent le morceau, se répondent, s’écoutent, glissant ici un voicing plus moderne, là une petite torsion harmonique qui change tout. Les chanteurs et chanteuses apportent une fraîcheur assumée, jouant sur les dynamiques, osant des phrasés plus libres, parfois presque jazzés. On sent qu’ils ont travaillé ensemble, ça respire, ça laisse de l’espace, ça se construit comme un vrai collectif.




Ce qui frappe, c’est la réinvention. Chaque standard devient un terrain de jeu avec un break déplacé, un groove légèrement modifié, une intro repensée. Rien n’est figé. Les solos sont courts mais ciselés, les transitions impeccables, et le public savoure cette façon de dépoussiérer le répertoire sans jamais le trahir. Invité à rejoindre un band, l’harmonica de Branko, porté par l’énergie du groupe, proposera des chorus d’une finesse remarquable. Pas de surjeu, pas de clin d’œil appuyé, juste une ligne claire, mature, qui retombe parfaitement sur la grille. Le Bellmann explose en applaudissements. Ce concert n’est pas une simple succession de reprises, c’est une réinterprétation vivante, inventive, respectueuse et audacieuse. La preuve que ces musiciens ont déjà compris l’essentiel, le blues n’est pas un musée, c’est une matière à façonner, à revisiter, à transmettre.




A 20h30, changement d’atmosphère, les Blue Benders arrivent sans frime, mais avec cette assurance tranquille des groupes qui savent exactement ce qu’ils vont faire de la salle. Leur réputation n’est plus à faire, un blues ample, sculpté avec précision, porté par une guitare slide qui apporte une couleur swampy immédiatement reconnaissable. Le Bellmann, déjà bien chauffé par les jeunes de la Blues School, se resserre encore un peu plus autour de la scène. Le premier morceau des Suédois est un shuffle large, posé comme une rampe de lancement. La section rythmique déroule un groove rond, presque moelleux, tandis que la slide trace un long glissando qui fait tourner les têtes. On sent tout de suite leur marque, un son ample, une dynamique maîtrisée, une façon de laisser respirer les notes sans jamais perdre l’intensité.




Le deuxième titre accélère le tempo avec un boogie nerveux, sec, percussif. Le chanteur entre avec une voix claire, expressive, qui porte loin sans écraser le reste. Les solos montent en intensité comme une vague, jamais démonstratifs, toujours au service du morceau. C’est là que les Blue Benders montrent leur vraie force, la tension. Ils savent jouer avec les ruptures, les silences, les montées. Un break soudain, un regard entre les musiciens, et tout repart dans une explosion parfaitement contrôlée. Moment suspendu, un mid‑tempo swamp blues, hypnotique. La slide devient un personnage à part entière, gémissant, grondant, répondant à la voix comme dans une conversation nocturne. Le public se balance, captivé, comme pris dans un courant lent mais irrésistible.




Et le final se fait avec un morceau plus rock, un titre qui fait taper du pied tout le monde. Le Bellmann devient une petite chaudière, compacte, vibrante. Les Blue Benders quittent la scène sans un mot de trop, mais avec cette satisfaction tranquille de ceux qui savent qu’ils ont tout donné. On comprend facilement pourquoi ils avaient obtenu le premier accessit lors de l’European Blues Challenge à Braga en 2024




22h00. Le Hovigs Hangar est plein, vibrant, électrique. Quand Kenny Wayne Shepherd entre en scène, c’est une décharge immédiate. Il n’a pas besoin d’introduction, sa guitare parle avant lui. Le Kenny Wayne Shepherd Band est une machine parfaitement réglée. La batterie frappe large, la basse ancre tout le set dans un groove profond, le clavier ajoute ces nappes Hammond qui donnent du relief, et Noah Hunt, voix chaude et rocailleuse, porte les chansons avec une assurance tranquille. Shepherd, lui, avance comme un fauve, gestes précis, vibrato tendu, riffs qui claquent comme des coups de fouet. Dès les premières minutes, le Hangar est pris. Le son est énorme, mais jamais brouillon. On sent une équipe qui joue ensemble depuis longtemps, qui sait exactement comment construire une montée en tension.




Le concert s’ouvre sur un blues‑rock nerveux, mid‑tempo, parfait pour planter le décor. Shepherd attaque un riff tranchant, le groupe se cale derrière lui, Noah Hunt entre avec une voix pleine, solide. Premier solo, court, incisif, déjà une démonstration de ce vibrato qui fait sa réputation. Le public est accroché. Le deuxième morceau part plus vite, plus rock, avec des breaks puissants. Shepherd se déplace, joue avec le public, multiplie les attaques de médiator, les descentes de manche fulgurantes. Le groupe déroule, implacable. On sent la salle se densifier, les corps se rapprocher, les regards se fixer sur la scène. Et puis au milieu du set arrive le morceau signature, celui où Shepherd laisse vraiment parler son instrument. Une intro lente, presque méditative, puis une montée progressive vers un solo long, ample, construit comme une histoire. Il joue avec les dynamiques, passe du murmure à l’explosion, fait hurler les cordes, puis retombe dans un groove profond. C’est le moment où le Hangar cesse de bouger. On regarde. On écoute. On absorbe. Après cette claque instrumentale, le groupe revient à un titre plus chanté, plus soul. Noah Hunt prend toute sa place, le clavier s’ouvre, la section rythmique respire. Shepherd reste en retrait, soutient, ponctue, laisse la musique se poser avant la dernière ligne droite.




Le dernier morceau est un déluge, tempo rapide, riffs massifs, solo final qui part en vrille contrôlée, avec cette façon qu’a Shepherd de jouer sur le fil, de pousser le son jusqu’à la limite sans jamais la franchir. Le groupe termine ensemble, net, précis. La salle explose. Shepherd salue, sobre, presque timide, comme si tout ce qu’il avait à dire venait d’être dit par sa guitare. Un concert de Kenny Wayne Shepherd, c’est une démonstration de puissance, de maîtrise, et de respect absolu pour le blues électrique. Pas de fioritures, pas de faux-semblants, juste un groupe au sommet de son art, un guitariste habité, et un public qui ressort secoué, rincé, heureux.




La journée a été longue et nous regagnons notre hôtel en faisant abstraction, à regret, de quelques pointures comme Mike Zito et Albert Castiglia qui se succèderont au Bellmann pendant deux heures à partir de minuit … L’heure est venue de recharger les batteries en prévision d’un vendredi qui s’annonce à la fois dense et intense !
Vendredi 31 juillet :
La journée commence vers midi sur la Bluestorget Scene, où les jeunes du Bluescamp 2 de la Little Stevens Blues School prennent possession de l’espace avec une assurance qui détonne pour leur âge. Le soleil brille déjà fort sur la place, mais c’est surtout l’énergie des musiciens qui chauffe l’atmosphère. Ils jouent avec cette fougue propre aux camps avancés, sections rythmiques solides, guitares qui n’ont plus peur de s’exposer, voix qui s’affirment, harmonicas qui prennent de l’ampleur. On sent que le groupe est prêt, que la scène n’est plus un défi mais un terrain de jeu.




Et puis, au milieu de ce premier set, la journée prend une tournure plus intime avec les retrouvailles. Comme chaque année, Notodden devient un carrefour où se croisent les trajectoires musicales de jeunes venus du monde entier. Et cette fois encore, les amis du Pinetop Perkins Foundation Workshop de Clarksdale sont là, comme une petite famille recomposée du blues. Il y a Kristofer, jeune batteur norvégien au groove chirurgical, toujours prêt à pousser les autres vers le haut. Il y a Branko, harmoniciste suédois que nous avions accompagné en 2025, encore plus assuré dans son rôle d’instructeur, et plus libre dans ses chorus. Et puis les deux Américains, Andrew à la guitare et Hayden à l’harmonica, des habitués des jams de Clarksdale que nous croisons là-bas depuis plusieurs années. Les revoir ici, à Notodden, donne au moment une dimension presque familiale, le blues n’est pas seulement une musique, c’est un réseau de liens qui se tissent d’un continent à l’autre.




Le set du Bluescamp 2 se poursuit, solide, généreux, mais pour nous, il faut déjà filer. Quelques kilomètres plus loin, dans une salle plus intime, se déroulent les répétitions du Bluescamp 1, celui des plus jeunes, forcément moins expérimentés. Moins expérimentés, oui. Mais le niveau est surprenant. Les répétitions se déroulent dans une ambiance studieuse, presque concentrée à l’extrême. Les groupes travaillent par sections, puis en ensemble complet. Ce qui frappe immédiatement, c’est la qualité du travail accompli.




Chaque formation possède sa propre identité, avec beaucoup de groove, un peu de soul, une grosse dose de rock aussi. Les claviers apportent profondeur, stabilité harmonique, et permettent aux chanteurs comme aux guitaristes de s’appuyer sur un socle solide. Leur présence donne une dimension plus large aux morceaux, presque orchestrale. Les saxophones ajoutent une chaleur inattendue. Ils colorent les arrangements, créent des respirations, et donnent parfois une touche de sophistication qui surprend dans un camp de jeunes musiciens.




Cette année encore, l’European Blues Union soutient le programme en finançant la participation de quatre jeunes européens. Un geste fort, qui permet à des talents émergents de vivre une expérience unique, de se former auprès de mentors reconnus, et de rejoindre cette grande famille du blues qui dépasse les frontières. Ce soutien se ressent, les jeunes concernés sont motivés, impliqués, et conscients de la chance qu’ils ont. Leur présence enrichit le camp, apporte une diversité culturelle bienvenue, et rappelle que le blues, aujourd’hui, est un langage global.




Entre la scène de la Bluestorget et les répétitions du Bluescamp 1, ce début de journée raconte une histoire simple, le blues n’est pas seulement une tradition, c’est une transmission. Une énergie qui circule, qui se partage, qui se réinvente entre les générations et les continents. Notodden, une fois encore, prouve qu’elle est l’un des lieux où cette histoire continue de s’écrire.




Changement de registre sur les coups de 16 heures … Rick Estrin n’a jamais eu besoin d’en faire trop pour captiver une salle. A Rootsville, il suffit qu’il apparaisse, costume impeccable, démarche féline, sourire de vieux renard, pour que l’atmosphère change. On parle souvent de lui comme d’un entertainer, mais ce serait réducteur, Rick Estrin est un styliste, un artisan du groove, un harmoniciste qui connaît l’histoire de son instrument jusque dans ses respirations.




Le concert démarre sur un shuffle nerveux, parfaitement huilé. Les Nightcats, formation redoutable de cohésion avec Kid Andersen à la guitare, Lorenzo Farrell aux ivoires et Derrick « D’Mar » Martin à la batterie, installent immédiatement un tapis rythmique souple et précis. Estrin, lui, joue avec les silences, avec les ruptures, avec les regards. Il raconte des histoires, glisse des apartés, manipule l’espace sonore comme un comédien de stand‑up manipule une salle. Le public rit, répond, se laisse embarquer.




Ce qui frappe, c’est la maîtrise, chaque solo d’harmonica est une petite dramaturgie, chaque break une façon de tendre l’écoute. Estrin passe du murmure au rugissement avec une aisance déconcertante. Le set, sans jamais forcer, devient une démonstration d’élégance blues moderne. Et quand Estrin s’écarte et que D’Mar prend les choses en main, c’est forcément un très grand moment de folie furieuse qui s’empare des Nightcats, avec à la clé des tonnes de gimmicks pour mieux emballer la machine ! Rootsville, conquis, leur offrira une ovation qui ressemble à un hommage.




On attendait Jontavious Willis mais le concert est reporté à demain, on rejoint donc Bellmann, archi complet, où Spoonful of Blues joue à domicile. Le groupe norvégien, pilier du festival, arrive avec cette assurance tranquille propre aux formations qui connaissent la salle, le public, l’histoire du lieu. Leur blues électrique, ample et chaleureux, fait immédiatement monter la température.




Le set est construit comme une montée en tension, riffs massifs, grooves solides, passages plus atmosphériques où la guitare se fait plus narrative. Jostein Forsberg, harmoniciste mais aussi chanteur, toujours très expressif, porte les textes avec une intensité presque théâtrale, sans jamais tomber dans l’emphase. Les guitaristes sont en état de grâce, solos tendus, expressifs, parfaitement dosés. Ils jouent avec les dynamiques, avec les respirations, avec les contrastes. Bellmann réagit au quart de tour.




Le final est un boogie incandescent, irrésistible, qui transforme la salle en fournaise. Spoonful of Blues quitte la scène sous une ovation qui ressemble à une accolade. Un concert puissant, généreux, profondément ancré dans l’identité du festival.




La soirée avance, la lumière décline doucement sur Rootsville, et la place commence à vibrer d’une énergie particulière. Après les premiers concerts de l’après‑midi, plus roots, plus bruts, plus terre‑à‑terre, le festival entre dans son moment charnière, celui où la foule se resserre, où les conversations se font plus courtes, où chacun cherche sa place pour ne rien manquer. C’est dans cette tension douce, ce frémissement collectif, qu’Elles Bailey est apparue. Elles Bailey, c’est une présence avant même une note. Elle arrive avec son sourire franc, cette manière de saluer le public comme si elle retrouvait une bande d’amis, et une assurance tranquille qui met tout le monde à l’aise. A Rootsville, elle est entrée dans la lumière avec une élégance simple, sans effet, juste elle, sa voix, et un groupe parfaitement huilé.




Dès les premières mesures, le son est ample, chaleureux, porté par une section rythmique solide et deux guitaristes qui savent exactement quand laisser respirer la voix. Elle ouvre avec un mid‑tempo blues‑americana, groove souple, orgue en arrière‑plan, batterie feutrée. Sa voix, ce grain, cette chaleur, cette patine de route, s’installe immédiatement au centre du jeu. Elle chante avec le corps entier : épaules qui bougent, mains qui racontent, regard qui accroche les premiers rangs. Puis le set monte en intensité. Le public suit, tape du pied, se rapproche. Entre deux morceaux, elle raconte la route, les concerts, les rencontres, avec ce ton chaleureux qui fait partie de son charme. On sent qu’elle aime être là, qu’elle savoure l’instant.




La fin du concert est plus festive. Elles relance le groove, fait chanter le public, joue avec ses musiciens, rit entre deux phrases. Le dernier morceau est un vrai feu d’artifice, énergie totale, et un final où elle pousse sa voix dans ses retranchements. Le public applaudit longtemps, certains se lèvent, d’autres filment les dernières secondes. Elle quitte la scène avec un signe de la main, un sourire, et cette impression qu’elle a donné exactement ce que Notodden attendait, un concert sincère, puissant, généreux.




21 heures ! Le Hovigs Hangar attend ce moment depuis le début de la journée. La rencontre explosive entre Mike Zito et Albert Castiglia, réunis sous la bannière des Blood Brothers, est devenue l’un des rendez‑vous les plus attendus du festival. Leur blues‑rock est un uppercut, une décharge, une célébration de la guitare dans ce qu’elle a de plus viscéral.




Dès l’ouverture, la salle bascule. Les riffs sont tranchants, les voix puissantes, la section rythmique à deux batteries est littéralement martiale. Zito et Castiglia se répondent, se provoquent, se complètent. Leur complicité est palpable, leur énergie contagieuse. Le set est une succession de charges électriques, de duels fraternels, de moments plus introspectifs où les guitares se font plus narratives. Le moment d’anthologie est sans doute ce long medley où les deux guitaristes alternent passages incendiaires et respirations bluesy, avec une intensité presque sauvage. Le Hangar est debout, porté par cette fraternité électrique.




Le final est un carnage joyeux, solos en spirale, riffs massifs, public en transe. Les Blood Brothers quittent la scène comme on quitte un ring, victorieux, épuisés, heureux. Un concert qui laisse des traces, et qui confirme leur statut de duo incontournable du blues‑rock contemporain.




Il est temps pour nous de partir prendre un peu de repos, les jambes sont lourdes, la fatigue se fait sentir et les cartes mémoires sont pleines de photos qu’il va falloir trier … C’est la tête pleine de belles notes et de souvenirs de belles rencontres que nous regagnons l’hôtel à quelques mètres des salles principales … Au loin, on entend les derniers éclats des concerts qui achèvent cette seconde journée de festival …
Samedi 1er aout :
Le samedi à Notodden est une dramaturgie. Une montée en puissance qui commence dans la lumière crue de Bluestorget, se densifie à Rootsville, explose au Hangar, et se termine dans un chaos électrique. Une journée où les générations se croisent, où les scènes se répondent, où le festival montre toute son amplitude. Les festivités commencent à 13 heures à Bluestorget. Le Bandcamp 1 de Little Stevens Blues School, ce sont les plus jeunes. Ceux que nous avons vu répéter la veille, concentrés, appliqués, parfois intimidés, mais déjà étonnamment solides. Sur scène, ils arrivent en formation serrée, presque militaire, les cuivres d’un côté, les claviers de l’autre, les guitares en avant, les chanteurs alignés comme pour un premier examen.




Les premières mesures sont prudentes, presque trop sages. Puis la magie opère, la section rythmique se cale, les cuivres trouvent leur souffle, les chanteurs osent regarder le public. Le groove se met en place, un groove encore adolescent, mais sincère, vibrant, qui fait bouger les têtes sur les terrasses. Les diverses formations se succèdent et plus on avance, plus ça tient la route, plus le public se prête au jeu et applaudit comme il se doit.




On soulignera un passage instrumental où les jeunes tentent une montée en tension, un break, une relance, une superbe relecture de « Smooth » de Santana et un final sur une reprise de Tower Of Power, « Diggin’ On James Brown » . On voit les regards échangés, les respirations synchronisées, l’écoute mutuelle. Ce n’est pas parfait, et c’est précisément ce qui rend l’instant magnifique. Bluestorget devient une salle de classe ouverte, un espace de transmission. Un concert touchant, lumineux, qui rappelle que Notodden n’est pas seulement un festival mais aussi une fabrique de musiciens.




Rootsville avait déjà vécu de grands moments cette année, mais à 14 heures 30, l’arrivée de Kid et Lisa Andersen et des Nightcats, Lorenzo Farrell et de D’Mar, a transformé l’après‑midi en une véritable scène de vie. Pas seulement un concert mais une parenthèse humaine, chaleureuse, drôle, parfois bouleversante. Kid débarque sans chichi, guitare en bandoulière, sourire tranquille, cette manière de prendre possession de la scène sans jamais la dominer. A ses côtés, Lisa rayonne, et derrière eux, les Nightcats installent leur groove avec une précision de vieux briscards.




D’Mar, fidèle à lui‑même, reprend son rôle d’entertainer comme la veille, mimiques, ruptures de rythme, saut au-dessus de la batterie et virée dans le public. Il ne joue pas seulement de la batterie, il joue avec la foule, il joue avec l’instant. Dès les premières minutes, Kid s’adresse au public dans sa langue maternelle. Pas pour faire couleur locale, mais parce qu’il est bien, parce qu’il est chez lui, parce qu’il sent que Notodden peut accueillir cette sincérité-là. Cette proximité se renforce quand il entonne un chant traditionnel en norvégien pour célébrer l’anniversaire de Lisa. Un moment simple, tendre, presque intime. Lisa sourit, le public applaudit, et l’on sent que ce couple partage quelque chose de vrai, que la scène ne fait qu’amplifier.




Puis vient un moment fort du set, Kid s’assied et interprète un morceau dédié à son épouse. La place se fige. Le public se tait. Le colosse joue avec une retenue inhabituelle, presque fragile. Sa voix se pose, son phrasé ralentit, chaque note semble déposée avec soin. Ce n’est plus un guitar hero. Ce n’est plus un entertainer. C’est un homme qui parle à la femme qu’il aime. Lisa écoute, immobile. Les Nightcats se font discrets. Lorenzo Farrell ferme les yeux. D’Mar ralentit son jeu. Rootsville retient son souffle. C’est un moment de vérité pure, un instant suspendu qui donne du relief à tout le festival. Puis, avant de terminer son set, Kid enchaînera avec un hommage à Morten Omlid, figure respectée du blues norvégien, disparu en 2023. Il en parle avec une émotion qui monte, qui tremble légèrement. On sent que ce n’est pas un hommage de circonstance, c’est un ami, un compagnon de route, un musicien qui a compté.




Devon Allman entre ensuite au Hovigs Hangar sur les coups de seize heures, avec son héritage bien sûr, mais surtout avec sa propre signature, cette manière calme et assurée de faire avancer la musique. A ses côtés, un invité de luxe, Bernard Allison, dont la seule présence suffit à tendre l’air. L’attente chauffe la salle, et quand le groupe lance un mid‑tempo large et profond, le Hangar se remplit d’un son qui avance comme une vague. Devon Allman et Bernard Allison arrivent avec des noms qui pèsent lourd dans l’histoire du blues. Ils portent chacun une lignée, une mythologie, une mémoire. Mais ce qui frappe au Hovigs Hangar, c’est leur capacité à s’affranchir de ce poids tout en l’honorant. Ils ne jouent pas comme leurs pères. Ils jouent avec leurs pères derrière eux, comme une force, un socle, un souffle.




Cette double filiation crée une forme de respect mutuel, presque instinctif. Ils savent ce que l’autre transporte, ce que l’autre a dû dépasser pour exister par lui‑même. Et ça se ressent dans chaque échange. Quand ils se répondent, il y a cette petite étincelle, Devon lance une phrase qui rappelle la fluidité narrative de Gregg Allman, mais immédiatement, il la détourne, la modernise, la fait sienne. Bernard, lui, arrive avec ce grain d’énergie brute, cette attaque qui évoque Luther Allison, mais il y ajoute une nervosité plus contemporaine, plus urbaine. Et là, ça joue. Ça se cherche. Ça se provoque. Pas pour prouver quoi que ce soit, ça, ils l’ont déjà fait depuis longtemps, mais pour s’amuser à repousser leurs propres limites, comme deux héritiers qui ont réussi à devenir des maîtres.




Leur dialogue musical ressemble à une conversation entre deux hommes qui savent d’où ils viennent, qui savent ce qu’ils doivent à leurs familles, mais qui ont choisi de tracer leur propre route. Quand Devon étire un solo, Bernard lui répond avec un clin d’œil sonore qui dit : « Je vois ce que tu fais… et je vais te pousser un peu plus loin. » Devon sourit, accepte le défi, renvoie une phrase plus subtile, plus profonde. C’est une émulation héritée, mais totalement réinventée. Une manière de dire : « On vient de là, mais regarde ce qu’on est devenus » … Et le public acquiesce et le montre !




Peu avant 18 heures, Vanessa Collier déboule au Hovigs Hangar comme si elle ouvrait elle‑même la soirée, avec cette manière de transformer une entrée en événement. On la voit arriver, sax en bandoulière, sourire franc, regard qui balaie la salle pour en prendre la température. Elle n’attend pas que le public soit prêt, elle le rend prêt. Vanessa Collier, c’est une artiste totale, saxophoniste flamboyante, chanteuse à la voix chaude, performeuse qui sait exactement comment créer un lien immédiat. Elle a ce mélange rare de maîtrise technique et de spontanéité, cette façon de faire croire que tout est improvisé alors que tout est parfaitement tenu.




Le premier morceau lance la machine, un funk tendu, précis, qui claque dans les toiles du Hangar. La section rythmique pulse, Vanessa avance, recule, tourne, danse, comme si la scène était trop petite pour son énergie. Elle enchaîne avec une soul plus ample, puis un blues profond où sa voix se fait velours. Chaque transition est naturelle, chaque style une couleur qu’elle applique sans jamais perdre le fil. Le public, compact et déjà bien chauffé par les concerts précédents, se laisse happer. Vanessa parle, plaisante, interpelle les premiers rangs, fait chanter les côtés de la salle. Elle a ce talent rare de savoir transformer un public en groupe pour en faire un ensemble qui respire avec elle. Au milieu du set, elle annonce un morceau plus personnel, puis ferme les yeux. Le sax devient alors son prolongement direct. Un souffle doux, presque fragile. Une montée lente, contrôlée, où chaque note semble chercher la suivante. Et soudain, l’explosion, un solo incandescent, une déferlante de puissance et de virtuosité, mais toujours avec cette musicalité qui évite la démonstration gratuite.




Le Hangar réagit comme un seul corps. Pas des applaudissements, un cri, un lâcher‑prise collectif. On voit des sourires partout, des têtes qui se secouent, des regards incrédules. C’est le genre de moment qui marque un festival. La dernière partie du concert est une fête. Vanessa fait danser la salle, fait chanter les refrains, joue des riffs de sax comme des appels auxquels le public répond immédiatement. On n’assiste plus à un concert, on participe. Elle transforme le Hangar en communauté, en lieu de partage, en espace où la musique devient un lien. Le passage de Vanessa Collier au Hovigs Hangar s’inscrit comme l’un des moments les plus vibrants de la journée, avec un set généreux, lumineux, qui laisse le sourire collé au visage longtemps après la dernière note.




Jalen N’Gonda ouvre la soirée au Hovigs Hangar vers 20 heures avec une élégance qui impose immédiatement le respect. Dès son entrée, on comprend que l’on va assister à un concert où chaque geste, chaque respiration, chaque silence est pensé. Sa soul moderne, teintée d’une sophistication presque cinématographique, enveloppe la salle comme une brume chaude. Les lumières douces, tamisées, sculptent un espace intime dans ce grand hangar habituellement plus rugueux. Sa voix, soyeuse, précise, incroyablement expressive, se déploie sur des arrangements ciselés où la soul vintage se marie à une pop très écrite.




Les musiciens jouent avec une finesse rare, la guitare glisse sans jamais forcer, les claviers ajoutent des textures aériennes, et les bongos apportent une pulsation organique qui donne du relief à l’ensemble. On sent une vraie science du groove minimaliste, rien n’est démonstratif, tout est dans la nuance, dans la retenue, dans la beauté du détail. Le public, captivé, écoute religieusement. On ne parle plus, on ne bouge presque plus. N’Gonda installe une atmosphère suspendue, un écrin sonore où chaque morceau devient une petite scène de film. Un concert d’une délicatesse rare, qui marque par son intensité silencieuse.




On file rapidement vers Rootsville, et là, changement total de décor, on passe de la dentelle soul à une soul‑blues swampy généreuse, ample, terrienne. JT Lauritsen & The Buckshot Hunters, pilier du blues norvégien, est déjà en pleine action lorsque nous arrivons. JT Lauritsen est depuis longtemps l’un des piliers du blues scandinave. Multi‑instrumentiste, il alterne avec une aisance déconcertante entre l’orgue Hammond, l’harmonica et surtout l’accordéon, devenu sa signature. Son blues est chaleureux, généreux, profondément humain, porté par une voix ample et sincère qui donne à chaque morceau une dimension émotionnelle immédiate. Avec The Buckshot Hunters, il forme une machine à groove soudée, capable de naviguer entre soul, blues, Americana et touches cajun sans jamais perdre son identité.




En 2026, JT Lauritsen & The Buckshot Hunters ont reçu un Blues Music Award dans la catégorie International Blues Albumpour leur disque« Still Be Friends ». Une distinction majeure, décernée par la Blues Foundation à Memphis, qui récompense les artistes non‑américains ayant marqué l’année par un album particulièrement fort et influent. Pour JT, c’est une reconnaissance internationale éclatante qui confirme son rôle d’ambassadeur du blues norvégien et souligne la qualité d’un album où l’écriture, la chaleur du son et l’authenticité du jeu ont séduit au‑delà des frontières. Un prix qui consacre un parcours, une vision, et une manière très personnelle de faire vivre le blues.




Ce soir, ils sont neuf sur scène, une véritable petite armée musicale. La section de cuivres apporte une puissance irrésistible, la guitare déroule un blues solide, l’orgue Hammond ronronne comme un vieux moteur américain, et la rythmique, impeccable, donne au concert une dynamique irrésistible. On sent un groupe qui joue ensemble depuis longtemps, soudé, généreux, heureux d’être là. Et puis pour la seconde moitié du concert arrive Stina Stenerud, comme une bourrasque lumineuse. Sa présence transforme instantanément le set, elle apporte une autre fraîcheur, une énergie, une couleur vocale qui ouvre de nouvelles perspectives. Le public réagit immédiatement, applaudit plus fort, se rapproche. Le show devient massif, fédérateur, presque festif. Le final est un moment de pure communion avec le tube « Everyday Will Be Like a Holiday ». Une grande partie du public se lève, chante en chœur, tape des mains. Rootsville se transforme en une chorale vibrante, un club soul géant où tout le monde partage la même émotion. Un moment énorme, chaleureux, qui restera dans les mémoires.




La journée se referme pour nous au Hovigs Hangar, dans un fracas incandescent, avec les Backstreet Girls qui déboulent comme une décharge pure de rock’n’roll. Impossible de faire plus brut, plus punk, plus direct, plus fidèle à l’essence même du genre ! Le groupe balance son rock sans compromis comme un coup de poing, et la salle se transforme instantanément en arène. Les riffs tranchent l’air, la batterie martèle sans relâche, le chant râpeux déchire les murs. On sent la sueur, la chaleur, l’électricité. Le public ne tient plus en place, ça saute, ça hurle, ça vit chaque seconde comme si c’était la dernière.




Le set avance comme une locomotive lancée à pleine vitesse, sans pause, sans respiration. Les Backstreet Girls ont cette manière de jouer à l’os, sans fioritures, avec une jubilation presque insolente. C’est sauvage, électrique, libérateur. Un peu trop peut-être, tant et si bien que nous finirons par jeter l’éponge après quelques titres pour regagner l’hôtel et profiter d’un peu de calme après la tempête.




Cette édition du Notodden Blues Festival s’achève ce soir pour nous, il faut bien se résoudre à rentrer parfois, d’autant plus que nous retrouverons la Norvège dans tout juste un mois pour Blues In Hell … Comment mieux remercier nos hôtes, tous les amis présents et tous les musiciens qui ont fait de cet événement international un grand moment de convivialité et de chaleur humaine qu’en leur lançant un gigantesque TAKK ? Et encore bravo !
Fred Delforge – aout 2026