R.WAN & ERIC ALLARD-JACQUIN

Epure

(Poupaprod – Modulor – 2026)  

Durée 25’01 – 9 Titres 

https://www.facebook.com/rwandejava

Il y a des collaborations qui surprennent, d’autres qui s’imposent comme une évidence. Celle entre R.Wan et Eric Allard‑Jacquin appartient à la seconde catégorie. Deux artistes venus d’horizons différents, mais animés par une même obsession, faire vibrer la langue, le souffle, la matière sonore.

R.Wan, figure majeure de la scène alternative française, a toujours aimé bousculer les codes. Avec Java, il a marié hip‑hop et accordéon, ragamuffin et chanson populaire. Avec Soviet Suprem, il a poussé plus loin encore le mélange des genres, convoquant balkan beat, rap et satire politique. Chez lui, la plume est un instrument à part entière, affûtée, rythmée, pleine d’allitérations et de malice. Une écriture qui frappe autant qu’elle caresse.

Face à lui, Eric Allard‑Jacquin, accordéoniste passionné, formé au CNIMA et au Centre des Musiques Didier Lockwood, nourri de jazz, de musiques du monde et de classique. Un musicien qui a fait de son instrument un terrain de jeu infini, capable de nuances extrêmes, de respirations suspendues, de fulgurances lumineuses. Avec Le Bal Jacquin, il a exploré les musiques populaires avec une liberté rare, toujours guidé par l’émotion.

Leur projet commun, « Epure », porte bien son nom, une recherche de l’essentiel, un dépouillement volontaire, une mise à nu du geste musical. Une voix. Un accordéon. Un souffle. Rien d’autre. Dès les premières secondes, l’ouvrage impose son esthétique, un espace sonore dépouillé, presque fragile, où chaque respiration compte. L’accordéon d’Eric Allard‑Jacquin ne se contente pas d’accompagner, il dialogue, il porte, il enveloppe. Le soufflet devient une extension du corps, un poumon supplémentaire qui donne à la voix de R.Wan une profondeur inattendue.

La voix, justement. On la connaît percutante, incisive, parfois goguenarde. Ici, elle se fait plus nue, plus frontale, presque chuchotée par moments. R.Wan explore ses propres limites, joue avec les silences, laisse les mots se déposer comme de la glaise encore malléable. On sent une volonté de revenir à la source, à la vibration première.

Les textes, écrits comme des incantations, tournent autour du souffle, du geste, de la matière. On y retrouve des images fortes, les tempes, la glaise, les rampes, les muses, qui évoquent autant la création que l’effort, la danse que la transe. L’album semble construit comme une montée progressive, les phrases tourbillonnent, s’élèvent, se libèrent, jusqu’à atteindre une forme de grâce suspendue.

Ce qui frappe, c’est l’absence totale d’artifice. Pas de machines, pas d’effets, pas de béquilles électroniques. Tout repose sur la fragilité du duo, sur la tension entre la voix et l’accordéon. Cette sobriété radicale donne au disque une puissance rare : chaque note devient un événement, chaque souffle une intention.

« Epure » n’est pas un album de démonstration. C’est un album de sensations. On y entre comme dans une pièce sombre où deux artistes cherchent, tâtonnent, sculptent l’air. Et soudain, tout s’éclaire, les mélodies se déploient, les mots s’envolent, les rythmes se dessinent. On assiste à un véritable tour de passe‑passe, une magie artisanale qui ne doit rien à la technologie.

Le duo réussit à créer une musique à la fois intime et universelle, ancrée dans la tradition mais résolument contemporaine. Une musique qui respire, qui transpire, qui vit.

Avec « Epure », R.Wan & Eric Allard‑Jacquin signent un disque rare, un objet sonore qui rappelle que la musique peut encore se construire à mains nues, sans artifices, sans maquillage. Un album qui met en lumière la beauté du souffle, la force du dépouillement, la poésie des gestes simples.

Un projet qui, à sa manière, réconcilie tradition et modernité, virtuosité et humilité, écriture et improvisation. Un disque qui ne cherche pas à briller mais qui, par son absence d’artifice, éclaire tout le reste.

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