Sinners & saints

(Overton Music – Blind Raccoon – 2026)  

Durée 34’46 – 10 Titres 

https://cedarcountycobras.com

Il y a des duos qui ne se contentent pas de jouer la musique, ils la vivent, la transpirent, la sculptent à mains nues. Cedar County Cobras, formation venue de l’Iowa rural, appartient à cette famille rare de musiciens qui portent le blues comme un héritage autant qu’un acte de résistance. Au centre du projet, deux personnalités fortes, Tom Spielbauer, guitariste slide au jeu rugueux et viscéral, et April Dirks, mandoliniste devenue contrebassiste instinctive, dont la pulsation fait vibrer chaque plancher de bar, de brasserie ou de théâtre où le duo se produit.

Tom, marqué par une vie de travail manuel et par une perte progressive de la vue due à une maculopathie précoce, a trouvé dans la guitare et le foot drum un chemin de renaissance. Son style, nourri par l’esprit d’Elmore James, R.L. Burnside ou encore Blind Willie McTell, mêle urgence, groove et une forme de vérité brute qui ne s’apprend pas dans les livres. April, musicienne issue du bluegrass, a apporté au duo une énergie singulière, un sens du rythme presque tribal et une présence scénique qui transforme chaque concert en célébration communautaire. Ensemble, ils ont façonné un son immédiatement identifiable, un boot‑stompin’ boogie qui fait danser les foules autant qu’il raconte les cicatrices du Midwest.

Après des années de route, de festivals, de petites salles et de grandes scènes, Cedar County Cobras dévoilait début septembre « Sinners & Saints », un album qui condense leur identité, roots, viscérale et profondément humaine. Avec cet ouvrage, le duo propose un disque qui navigue entre tradition et création, entre spiritualité et poussière de chemins, entre blues du quotidien et gospel de l’élévation. L’album s’écoute comme un carnet de route où chaque morceau ouvre une porte sur une émotion, un paysage ou une mémoire collective.

L’ouverture se fait avec « Matches & Gasoline », un blues enflammé qui s’appuie sur une métaphore pour évoquer les commérages des villages. Construit autour d’un subtil jeu de « call and response » et d’un jeu typique du Delta, ce titre constitue une introduction explosive à l’art brut des Cobras.

Le duo revisite ensuite « St. James Infirmary », standard mythique dont ils tirent une version dépouillée, sombre, presque hantée. Ici, Cedar County Cobras ne cherchent pas à moderniser le morceau, ils le ramènent à son essence, à ce mélange de fatalité et de dignité qui fait la force du blues ancestral. Le résultat est d’une intensité rare.

Plus loin, « Get Right Church » apporte une énergie gospel irrésistible. Le duo y capture l’esprit communautaire des chants traditionnels, cette manière de transformer la foi en mouvement, en rythme, en communion. On y retrouve leur capacité à faire danser autant qu’à rassembler.

« Springtime », unique instrumental du disque, apporte une atmosphère de respiration. Le morceau, dépouillé mais expressif, laisse entendre la finesse du jeu de Tom, capable de dire beaucoup avec peu. C’est une parenthèse lumineuse, presque méditative, après que le disque nous ait proposé une plongée dans les racines profondes du blues traditionnel.

Enfin, l’album se clôt sur « Precious Lord », classique de Thomas A. Dorsey, interprété avec une sobriété bouleversante. Le morceau devient ici un hymne de résilience, un geste de gratitude, une manière de refermer le disque sur une note d’espoir. C’est une conclusion qui élève, qui apaise, qui rappelle que le blues n’est jamais seulement une musique de douleur, mais aussi une musique de guérison.

« Sinners & Saints » est un album de vérité. Cedar County Cobras y affirment leur place dans la grande tradition du blues rural américain, tout en y injectant leur personnalité, leur vécu, leur énergie scénique. Le duo parvient à capturer sur disque ce qui fait leur force sur scène, une musique qui bouge, respire, rassemble, raconte.

Dans un paysage où le blues se réinvente sans cesse, Cedar County Cobras rappelle que les racines ont encore beaucoup à dire. Et que parfois, il suffit d’une guitare slide, d’une contrebasse, d’un pied qui frappe le sol et de deux voix habitées pour faire naître un album qui touche juste.

Share the Post:
Retour en haut