Steal my soul
(ZEB Productions – 2026)
Durée 37’11 – 9 Titres
https://www.justinsaladinoband.com
Figure montante de la scène blues canadienne, Justin Saladino s’est imposé au fil des années comme l’un des guitaristes, chanteurs et auteurs-compositeurs les plus prometteurs de sa génération. Originaire de Montréal, l’artiste a construit sa réputation à force de tournées, de prestations remarquées dans les grands rendez-vous nord-américains et d’une discographie qui témoigne d’une évolution constante. Depuis « No Worries » jusqu’à « Honest Lies », en passant par « A Fool’s Heart » et l’énergique « JSB Live », Saladino affine un langage musical qui puise dans les fondations du blues tout en restant ouvert aux multiples courants qui l’ont façonné. Sa présence sur des scènes prestigieuses telles que le Festival International du Blues de Tremblant, le Festival International de Jazz de Montréal ou encore la croisière Keeping the Blues Alive at Sea lui a permis de partager l’affiche avec des artistes majeurs comme Joe Bonamassa, Ariel Posen ou Steve Hill, développant ainsi une vision du blues moderne aussi respectueuse de la tradition que tournée vers l’avenir.
Paru le 30 septembre dernier, « Steal My Soul » constitue sans doute l’aboutissement le plus affirmé de cette démarche. Réalisé par Justin Saladino lui-même et publié de façon indépendante, l’album se présente comme une déclaration d’amour au blues sous toutes ses formes. Loin de s’enfermer dans un seul registre, le musicien explore ici les nombreuses ramifications du genre avec une liberté et une sincérité qui donnent au disque toute sa cohérence.
Dès les premières mesures, « Steal My Soul » séduit par son authenticité. L’objectif était de retrouver l’énergie brute et spontanée d’un véritable groupe de scène, et cette ambition transparaît à chaque instant. Entouré de Mario Telaro à la batterie, d’Étienne Beausoleil à la basse, de Vithou Thurber-Promtep aux claviers et de Domenico Carbone aux chœurs, Saladino privilégie une approche organique où l’interaction entre les musiciens occupe une place centrale. Cette sensation de proximité confère au disque une chaleur immédiate qui rappelle les grandes productions blues enregistrées quasiment comme un concert.
La force de l’album réside également dans sa variété. Les ambiances évoluent naturellement entre blues traditionnel, soul sudiste, R&B élégant et blues-rock plus musclé. Les shuffles imprégnés d’influences texanes côtoient des passages plus funk, tandis qu’une atmosphère cinématographique vient parfois enrichir le paysage sonore. Pourtant, malgré cette diversité stylistique, l’ensemble demeure remarquablement homogène grâce à la personnalité affirmée de son auteur.
Le fil conducteur de l’œuvre se trouve dans le jeu de slide guitar de Justin Saladino. Omniprésente sans jamais devenir envahissante, cette guitare chantante apporte une couleur expressive qui traverse l’ensemble du répertoire. Sa voix légèrement voilée, à la fois chaleureuse et habitée, complète parfaitement cette identité sonore. Derrière lui, les claviers et l’orgue Hammond B3 apportent profondeur et relief, tandis que la section rythmique fait preuve d’une remarquable souplesse, capable de soutenir les moments les plus délicats comme les montées en puissance les plus explosives.
L’album gagne encore en richesse grâce à des textures plus inattendues. Les interventions de guitare acoustique et de mandoline élargissent subtilement la palette sonore, tandis que l’apparition de Steve Marriner à l’harmonica apporte une saveur supplémentaire à plusieurs passages. Ces éléments ne sont jamais utilisés comme de simples ornements mais participent pleinement à la construction d’un univers à la fois traditionnel et personnel.
On apprécie particulièrement la manière dont Saladino parvient à faire dialoguer ses nombreuses influences sans tomber dans l’exercice de style. Chaque morceau semble animé par la volonté d’honorer l’histoire du blues tout en exprimant une voix singulière. Cette approche permet au musicien de passer avec naturel d’une ballade brûlante de retenue à un blues-rock chargé d’électricité, puis à des grooves plus soul sans jamais perdre son identité.
Au-delà de ses qualités instrumentales évidentes, Steal My Soul impressionne surtout par sa sincérité. Composé majoritairement de créations originales cosignées avec Dan Bano et Brittany Kennell, l’album témoigne d’une écriture mature et d’une vision artistique pleinement assumée. Même la reprise du classique d’Eddie « Son » House Jr. s’intègre naturellement à l’ensemble, comme un rappel des racines profondes qui nourrissent cette aventure musicale.
Avec « Steal My Soul », Justin Saladino livre ainsi un disque à la fois généreux, vivant et profondément authentique. Sans chercher à révolutionner le genre, il en célèbre au contraire toute la richesse et la diversité avec un talent évident. Entre respect de la tradition et regard contemporain, le Montréalais signe un album particulièrement convaincant qui confirme sa place parmi les artistes les plus intéressants de la nouvelle génération blues nord-américaine. Une œuvre solide, inspirée et habitée, qui devrait séduire aussi bien les puristes que les amateurs d’un blues moderne et ouvert sur le monde.