Le temps de l’orage
(Raffut – InOuïe Distribution – 2026)
Durée 56’24 – 11 Titres
https://www.facebook.com/FakirTrio
Depuis sa création en 2018, Fakir s’est imposé comme l’un des projets les plus singuliers de la nouvelle scène des musiques du monde. Réunissant le violoniste Marwan Fakir, le guitariste et joueur de saz Louis Desseigne et le contrebassiste Pierre-Antoine Despatures, le trio construit patiemment une œuvre où les frontières géographiques, culturelles et stylistiques se dissolvent au profit d’un langage commun. Chacun arrive avec son héritage, ses traditions et ses références, mais c’est dans leur rencontre que naît l’identité du groupe. Entre Orient et Occident, entre répertoires ancestraux et élans contemporains, Fakir façonne une musique de mouvement, de dialogue et de tension créative, une musique qui s’autorise autant la méditation que la transe.
Après un premier album remarqué qui posait les fondations de cet univers en perpétuelle évolution, le trio franchit aujourd’hui une nouvelle étape avec « Le Temps de l’Orage », un deuxième opus qui affirme une volonté de création plus ambitieuse encore. Composé de onze pièces originales et enregistré au Flow Studios en avril 2025, l’album déploie une vision personnelle nourrie de traditions maghrébines, ottomanes, arméniennes ou encore gnawa, tout en revendiquant une liberté d’écriture résolument contemporaine. Le résultat est une œuvre dense et vivante, où l’énergie collective devient la véritable signature du groupe.
Dès les premières minutes, « Le Temps de l’Orage » impose son atmosphère. Marwan Fakir y transforme son violon avec une aisance fascinante, lui faisant emprunter tour à tour les couleurs et les inflexions d’instruments issus de diverses traditions méditerranéennes. Le jeu se fait tantôt vocal, tantôt percussif, toujours habité. L’ouverture du disque illustre parfaitement cette capacité à travailler l’espace sonore, les silences, les respirations et les tensions deviennent des éléments narratifs à part entière avant que la musique ne bascule dans des développements hypnotiques où la répétition crée l’ivresse.
Cette dimension de transe constitue d’ailleurs l’un des fils rouges de l’album. Les rythmes s’installent progressivement, les motifs se répondent et les instrumentistes construisent ensemble des montées en puissance particulièrement saisissantes. Au cœur de cette mécanique parfaitement huilée, Louis Desseigne apporte une rugosité électrique bienvenue. Ses interventions à la guitare ne cherchent jamais la démonstration gratuite, elles viennent plutôt ouvrir des failles dans le paysage sonore, apporter des éclats de lumière ou des grondements qui justifient pleinement le titre de l’album.
Mais réduire « Le Temps de l’Orage » à son intensité serait passer à côté de sa richesse. Le trio sait également se montrer d’une finesse remarquable. Certaines compositions privilégient ainsi les nuances, les textures et le travail sur les polyrythmies, révélant un sens de l’écoute collective particulièrement impressionnant. La contrebasse de Pierre-Antoine Despatures joue alors un rôle essentiel, assurant à la fois l’assise harmonique et une mobilité mélodique qui nourrit constamment le discours musical. Son jeu contribue largement à l’équilibre général du projet, entre ancrage terrestre et aspiration au voyage.
Parmi les moments marquants du disque, « Orange Express », premier extrait dévoilé en amont de la sortie, illustre parfaitement l’art de la narration musicale développé par Fakir. La pièce avance comme un périple haletant, multipliant les changements de perspective sans jamais perdre sa cohérence. Ailleurs, le morceau-titre déploie une ampleur presque chorale, réunissant les différentes voix instrumentales dans un même élan, tandis que d’autres compositions cultivent une forme de nostalgie lumineuse où les traditions semblent dialoguer avec le temps présent.
Ce qui frappe surtout à l’écoute du « Temps de l’Orage », c’est la manière dont Fakir évite tous les pièges souvent associés aux musiques de fusion. Ici, aucune juxtaposition artificielle d’influences, aucun exotisme de façade. Les références culturelles sont pleinement intégrées à l’écriture et servent un projet cohérent, profondément personnel. Le trio ne cherche pas à reproduire des formes existantes mais à en prolonger l’esprit pour construire son propre récit.
Avec ce deuxième album, Fakir confirme ainsi toute la pertinence de sa démarche artistique. A la fois exigeant et accessible, enraciné et aventureux, « Le Temps de l’Orage » réussit l’équilibre délicat entre tradition et invention. Une œuvre habitée, sensible et audacieuse, qui transforme la mémoire des musiques populaires en matière vivante et démontre que les plus beaux voyages sont souvent ceux qui empruntent les chemins de traverse. A l’heure où tant de productions s’attachent à lisser les différences, Fakir rappelle avec éclat que la richesse naît justement des frottements, des rencontres et des horizons partagés.