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BLUES IN HELL (NORVEGE) pdf print E-mail
Ecrit par Fred Delforge  
dimanche, 31 août 2025
 

BLUES IN HELL
SCANDIC HOTEL – HELL (NORVEGE)
Du 29 au 30 aout 2025

https://bluesinhell.no 

Après un long vol depuis Paris, ponctué d’une escale à Amsterdam, nous avons enfin touché terre à Trondheim en pleine nuit. La température y est agréable et le silence nordique enveloppe l’aéroport de Værnes comme une couverture de brume. Impossible toutefois à cette heure de profiter du paysage, des collines boisées qui plongent doucement vers le fjord, de ce bras de mer majestueux, bordé de forêts et de falaises, qui semble suspendu dans le temps, entre mystère et sérénité. Le trajet entre l’aéroport et l’hôtel Scandic Hell est si court qu’on pourrait presque le faire à pied, mais nos valises et la fatigue du voyage nous poussent à opter pour la navette du festival. Depuis la réception, on entend les dernières notes du concert des Blue Benders qui s’échappent de la salle, un peu comme une invitation tardive. Blues In Hell bat déjà son plein, et même si la soirée touche à sa fin, l’ambiance est palpable. Des silhouettes amies croisent notre chemin, les retrouvailles vont bon train … Pour nous, le festival commencera demain aux environs de midi, et ce soir, c’est l’installation, les retrouvailles avec les lieux avant l’immersion totale dans un des festivals magiques dont la Norvège a le secret, peut-être un des plus beaux d’Europe avec ses scènes prêtes à vibrer, et son public prêt à plonger dans le blues …

Vendredi 29 aout 2025 : 

La journée commence dans une atmosphère feutrée et conviviale sur la scène Gjensidige, dans une grande salle où les seniors sont accueillis autour de tables pour un moment privilégié, pensé pour le confort et le plaisir d’un public fidèle auquel seront proposés deux concerts, la premier assuré par Kyla Brox, chanteuse britannique au timbre profond et émouvant. Fille du légendaire Victor Brox, Kyla incarne une fusion subtile entre soul et blues, avec une sensibilité toute mancunienne. En duo avec son mari Danny Blomeley, elle livre une performance intimiste, portée par sa voix puissante. Puis on change de décor avec Davina & The Vagabonds, formation américaine menée par la charismatique Davina Sowers, originaire du Minnesota. Avec son piano énergique et sa voix pleine de gouaille, elle nous transporte dans les rues animées de New Orleans, entre jazz, soul et gospel. Une ambiance festive et théâtrale, où chaque morceau semble sortir d’un vieux juke-box vibrant.

Quasiment au même moment, à l’étage, le Piano Bar s’anime avec un duo composé d’Eric “Slim” Zahl et Bart Szopinski. Eric, figure du blues norvégien, lauréat de l’European Blues Challenge en 2016, et Bart, pianiste virtuose leader des Boogie Boys plusieurs fois sacré en Pologne, offrent un set chaleureux et complice, entre blues, swing et boogie. On retrouve ensuite Little Willie Mehto, le Finlandais au sourire discret mais au jeu de guitare redoutable. Harmonica, cigar box guitar, guitare, ce multi-instrumentiste explore les racines du blues avec passion. On se souvient forcément de nos précédentes rencontres à Braga, à Châtres-sur-Cher on encore à Memphis où son style nous avait à chaque fois conquis. Puis c’est au tour des Suédois du Bottleneck John's Delta Duo, menés par Johan “Bottleneck John” Eliasson. De venir délivrer un set qui rend un vibrant hommage au blues rural du Mississippi, avec des reprises de Son House, Blind Willie Johnson et Robert Johnson, mais aussi des compositions originales pleines de caractère.

On poursuit en ce milieu d’après-midi sur la scène Riis avec une rencontre au sommet, celle de Dana Gillespie, grande dame du blues britannique, et Dino Baptiste, pianiste londonien au style flamboyant. Dana, dont la carrière s’étend sur plus de six décennies, a côtoyé Bowie, Dylan et Page, et reste une figure incontournable du blues européen. En duo avec Dino, influencé par Ray Charles et Little Richard, elle livre une prestation pleine de panache, entre sensualité et humour, dans une complicité musicale rare. Studebaker John prendra bientôt le relais en solo, avec une intensité qui ne laisse aucun répit. Né à Chicago sous le nom de John Grimaldi, il incarne le Chicago blues dans sa forme la plus authentique, rugueux, électrique et sans artifices. Harmoniciste et guitariste redoutable, il s’inspire de Hound Dog Taylor, dont il prolonge l’esprit avec passion. Son jeu de slide est tranchant, sa voix rocailleuse, et son énergie déborde de chaque morceau. Les titres résonnent comme des échos des clubs de Maxwell Street. Seul sur scène, mais également rejoint par Bart Szopinski au piano pour quelques titres, l’Américain remplira l’espace avec une présence magnétique, prouvant que le blues, même dépouillé, peut être d’une puissance infinie.

Après un chaleureux repas partagé avec les amis de l’European Blues Union, direction le grand amphithéâtre pour une soirée qui s’annonce mémorable puisqu’elle débute en force avec les Blue Benders, formation suédoise née dans le bouillonnant quartier de Gamla Stan à Stockholm. Lauréats de plusieurs prix, dont une seconde place au à l’European Blues Challenge à Braga en 2024, ils mêlent avec brio blues, soul, funk et rock, dans un cocktail explosif porté par la voix puissante de Samson Mirro. Leur passage à Eutin au printemps avait déjà marqué les esprits, et leur retour à Hell confirme leur statut de valeurs sûres de la scène européenne. Sur la même scène, Conor Selby prendra un peu plus tard le relais avec une élégance toute britannique. Ce jeune prodige originaire d’Essex incarne un blues introspectif et raffiné, teinté de soul et de country. Sa voix chaleureuse et ses compositions sensibles révèlent une maturité étonnante pour son âge. Selby est lui aussi sans conteste un des talents les plus prometteurs du blues européen.

Pendant ce temps, la scène Gjensidige vibre au rythme de deux formations exceptionnelles avec pour commencer Sahra Da Silva, chanteuse danoise au charisme indéniable, qui ouvre le bal. Finaliste de l’European Blues Challenge en 2023, elle mêle soul, jazz et blues avec une aisance rare. Sa voix puissante et nuancée captivera le public dès les premières notes. Puis place aux Cinelli Brothers, groupe londonien mené par les frères Marco et Alessandro Cinelli, accompagnés de Stephen Giry et Tom Julian-Jones. Lauréats du UK Blues Award du groupe de l’année 2024, seconds de l’International Blues Challenge à Memphis en 2023 et troisième de l’European Blues Challenge la même année en Pologne, ils incarnent le renouveau du blues européen, avec un son énergique et élégant, entre roots rock, soul et swing. Leur dernier album, « Almost Exactly », confirme leur statut de véritable coup de cœur continental et ils s’efforceront de le démontrer ce soir encore.

Et pour ceux qui préfèrent les ambiances plus intimistes, le Piano Bar propose lui aussi une belle soirée avec les Allemands de The See See Rider, venus de Bamberg nous offrir un set chaleureux mêlant ragtime, swing et blues rural, avec violon, résonateur et contrebasse. Finalistes de l’International Blues Challenge à Memphis et troisième à l’European Blues Challenge en 2025 à Split, ils sont devenus des habitués des scènes européennes. Et enfin, Sean “Mack” McDonald, jeune prodige originaire de Géorgie, qui poursuit la soirée accompagné de nos amis français, Julien Dubois à la basse, Fabrice Bessouat à la batterie et Sylvain Tejerizo au saxophone. À seulement 24 ans, il incarne la nouvelle génération du blues, avec une maîtrise impressionnante d’un répertoire qui va de Robert Johnson à T-Bone Walker mais aussi avec quelques compositions à paraitre sur un premier album qui verra bientôt le jour chez Little Village. Sa présence scénique et son jeu de guitare mais aussi sa complicité avec ses musiciens font de lui une étoile montante à suivre de très près et, il n’aura pas manqué pas de le souligner ce soir encore avec ce qui aura été, à n’en point douter, le meilleur concert de la journée !

Samedi 30 aout :

Cette nouvelle et dernière journée de cette 34ème édition du festival Blues in Hell démarre sur les chapeaux de roue dès 11heures avec Little Willie Mehto qui se produit une nouvelle fois au Piano Bar. Fidèle à lui-même, le Finlandais nous offre un jeu de guitare inspiré, ponctué de ses célèbres sifflements d’oiseau, même si quelques quintes de toux viennent de temps en temps troubler l’harmonie. Un moment suspendu, presque intime, qui nous rappelle pourquoi on aime tant ce festival. Après une journée bien remplie la veille, on s’accorde un eu de répit en faisant fait l’impasse sur Studebaker John pour mieux pouvoir savourer le retour de Kyla Brox en duo. Toujours aussi lumineuse, sa voix chaude et profonde nous enveloppe dans une bulle de soul et de blues pour un vrai moment de grâce, avec en prime la relecture de « Warning », un morceau que son père avait écrit pour le premier album de Black Sabbath en 1970, qu’elle dédiera tout naturellement à Ozzy Osbourne, récemment disparu. Un beau clin d’œil de la part d’une artiste à la fois brillante et élégante.

Place ensuite à un incontournable du festival avec Jolly Jumper & Big Moe & The Jimbo Jambo Band. Ce groupe local, véritable institution, mêle humour, blues roots et complicité avec le public pour délivrer, comme toujours, un show époustouflant et très apprécié. Leur réputation n’est plus à faire, et elle dépasse de façon très légitime les frontières du pays. Personne dans la salle ne résistera à la version explosive de « Buonasera Signorina » servie en final par un Jolly Jumper plus en forme que jamais. The Lowdown Saints prendront ensuite le relais avec leur blues énergique et moderne teinté de rock à l’ancienne. Ce groupe suédois en pleine ascension mêle influences classiques et touches contemporaines pour proposer un groove contagieux qui fera lui aussi vibrer la salle.

Diz Watson, que l’on retrouve ensuite au Piano Bar, est l’un des pianistes les plus flamboyants du circuit blues européen, reconnu comme un maître du style New Orleans. Né en Afrique du Sud en 1948, il a grandi en Angleterre où il s’est imprégné des sonorités de la Louisiane grâce à sa rencontre avec le légendaire "Champion" Jack Dupree qui l’a initié à l’art du barrelhouse piano, ce style percussif et expressif qui fait vibrer les planches. Son jeu est un cocktail explosif de boogie woogie, de rock’n’roll, de rhythm’n’blues, et de cette touche inimitable de funk créole. Le temps de diner avec les amis de l’European Blues Union et on rejoint cette fois la scène Gjensidige pour y retrouver Dana Gillespie & Her London Bluesband qui investissent les planches. La diva britannique, entourée de musiciens chevronnés, livrera ce soir une performance à la fois puissante et élégante. Sa voix rocailleuse et son charisme naturel captiveront sans aucune difficulté une assistance qui n’en perd pas une seule miette.

Le premier grand moment de la soirée arrive avec le Mark Hummel Band, accompagné du légendaire Anson Funderburgh, qui se produisent maintenant dans l’amphithéâtre. Quand Mark Hummel et Anson Funderburgh partagent la scène, c’est une rencontre entre deux écoles du blues, la virtuosité californienne et la sobriété texane. Leur prestation à Blues in Hell 2025 a été un sommet de finesse, de feeling et de respect des traditions. Une leçon de blues, tout simplement, dans laquelle harmonica et guitare dialoguent dans une symbiose parfaite, offrant un blues pur, technique et vibrant. Il sera bientôt temps de retrouver Davina & The Vagabonds qui apporteront une nouvelle fois une touche de swing et de soul sur la scène Gjensidige. Leur énergie débordante et leur style rétro font danser les cœurs et s’ils ont su séduire les Séniors hier matin, ils n’auront aucun mal à en faire autant avec un public multigénérationnel venu les applaudir ce soir.

On retourne vers l’amphithéâtre pour un autre temps fort de Blues in Hell et on découvre enfin Blues Against The Machine, qui est bien plus qu’un groupe puisque c’est un collectif transnational européen qui incarne une nouvelle génération du blues, à la fois respectueuse des racines et résolument tournée vers l’avenir. Ce projet réunit six artistes européens venus de différents horizons, Budda Guedes (Portugal) et Eric "Slim" Zahl (Norvège) au chant et aux guitares, Danny Del Toro (Espagne) aux harmonicas, Bart Szopinski (Pologne) aux claviers, Vasco Moura (Portugal) à la basse et Nik Taccori (Italie) à la batterie, unis par une passion commune pour le blues, le rock’n’roll et les musiques de résistance. Leur musique est une fusion originale de blues traditionnel, de rock musclé et de grooves urbains, avec des textes qui abordent des thèmes contemporains comme l’identité, la liberté, les luttes sociales. C’est un blues qui ne se contente pas de pleurer les peines, mais qui crie, qui revendique et qui rassemble. Ils ont présenté ce soir leur nouvel album avec une intensité rare, mêlant solos virtuoses, harmonies vocales et une mise en scène percutante. Et indiscutablement, le public a été conquis !

On regrettera forcément de manquer le passage de notre ami Alexander Dolgov au Piano Bar, ainsi que celui des Cinelli Brothers, que nous avions pour les derniers pu apprécier la veille sur la scène Gjensidige. Mais il faut savoir à un moment poser les valises et savourer ce qui a été vécu. Merci à Blues in Hell pour cette édition qui fut une véritable célébration du blues sous toutes ses formes : intimiste, explosif, drôle et profond. Merci aux organisateurs, aux artistes, aux bénévoles et au public pour cette ambiance unique, chaleureuse et passionnée. Le Scandic Hell s’est transformé le temps d’une week-end en temple du blues, et nous en repartons le cœur rempli de notes et de souvenirs. Rendez-vous est d’ores et déjà pris pour 2026 dans ce coin de Norvège devenu mythique !

Fred Delforge – aout 2025