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BLUES ALIVE FESTIVAL (REPUBLIQUE TCHEQUE) pdf print E-mail
Ecrit par Fred Delforge  
lundi, 17 novembre 2025
 

BLUES ALIVE FESTIVAL
DŮM KULTURY – ŠUMPERK (REPUBLIQUE TCHEQUE)
Du 14 au 16 novembre 2025

https://www.bluesalive.cz/

Le périple commence par un premier vol vers Amsterdam, puis un second vers Prague. Mais le plus éprouvant reste la route vers Šumperk, petite ville nichée au pied des Jeseníky. Après avoir récupéré Jerron Paxton, fraîchement débarqué de Paris, puis Joanna Connor, en provenance d’Istanbul, nous avons avalé cette route longue et sinueuse, comme une procession vers le cœur du festival. L’hôtel nous a finalement accueillis à une heure avancée, mais avec un goût amer, celui d’avoir manqué des moments précieux. Entre autres, les prestations de Sean "Mack" McDonald, l’énergie débridée de Beaux Gris Gris & The Apocalypse, la fougue des Cinelli Brothers, et le Chicago Blues Festival qui réunissait Selwyn Birchwood et Carly Harvey. Autant de rendez-vous manqués qui laissent derrière eux une frustration tenace, mais aussi l’envie de se rattraper dès le lendemain, comme si la nuit elle-même nous promettait de nouvelles retrouvailles avec le blues.

Samedi 15 novembre

On commence cette deuxième journée de festival, la première en ce qui nous concerne, dans l’intimité de la House Stage, avec Kiero Grande, formation qui avait représenté la Slovaquie à l’European Blues Challenge à Hell en 2018 et qui ouvre le bal avec une slide guitar rugueuse et une voix qui sent la poussière du Delta. Se présentant comme un groupe de blues rock progressif, le combo nous sert des compositions originales, encore peu connues, qui puisent dans l’énergie brute du blues traditionnel. On sent l’artiste habité, comme s’il voulait réveiller les murs de la salle. Le public, encore en train de s’installer, est happé par cette intensité brute. Une entrée en matière qui plante le décor : ici, le blues est une affaire de tripes.

Sous la lumière du chapiteau rebaptisé Courtyard Stage pour l’occasion, c’est encore un groupe slovaque, Beans & Bullets, qui déploie une fusion complexe, mais très réfléchie et parfaitement maîtrisée, qui intègre au blues du swamp, du southern rock, du funk et du hard rock. Le groupe mené par le chanteur et accordéoniste Jakub Daniš interprète principalement des compositions originales au son blues énergique et contemporain. Les harmonies vocales flottent dans l’air, les guitares répondent à l’accordéon avec fluidité et le set des Slovaques ressemble à une jam improvisée, mais parfaitement maîtrisée. Le public profite de cette atmosphère conviviale, presque familiale.

Dans la grande salle, Rett Smith, ancien champion de ski alpin reconverti à la musique à la suite d’une blessure, impose une intensité sombre et charismatique. Ses chansons, entre Americana et blues moderne, gagnent en profondeur dans cet espace clos. Sa voix grave et ses textes introspectifs rappellent les confessions d’un songwriter solitaire et la critique internationale compare la musique de ce Texan exilé en Californie à celle d'artistes tels que The Black Keys ou Nick Cave, une comparaison plutôt flatteuse. Sur « Better Day », il touche le public par une sincérité désarmante, avant de lâcher des riffs plus électriques sur « The Hook ». Un set qui oscille entre fragilité et puissance.

La cour se transforme en véritable piste de danse avec True Strays, formation britannique qui revendique un blues-rock festif, nourri de soul et de boogie. Leur énergie est contagieuse : dès les premières mesures, les basses font vibrer le chapiteau et les guitares chauffent l’air ambiant. Le public, jusque-là attentif, se libère enfin dans une transe collective. « Step Into the Shadows » déclenche une vague de danse, tandis que « Keep the Faith » devient un hymne scandé par la foule, bras levés. On sent chez eux une volonté de faire du blues une célébration, une fête populaire où chacun trouve sa place. Leur complicité scénique, ponctuée de regards et de sourires, renforce cette impression de communion.

Retour dans la salle pour GA-20, trio américain fer de lance du revival blues. Leur esthétique est volontairement minimaliste : une guitare tranchante, une batterie sèche, une voix directe. Pas de fioritures, juste l’essence du Chicago blues des années 50. L’acoustique resserrée de la House Stage accentue cette impression de vieux vinyle grésillant. Le public est captivé par des titres comme « Lonely Soul » ou « Naggin’ On My Mind », qui rappellent l’âge d’or du blues électrique. On ferme les yeux et l’on croit entendre un club enfumé de South Side Chicago. Leur set est une leçon d’authenticité : prouver qu’avec trois instruments et une énergie brute, on peut faire vibrer une salle entière.

La diva Sari Schorr prend ensuite possession de la scène annexe avec une intensité théâtrale. Sa voix, capable de rugir comme de caresser, se déploie dans l’air nocturne et enveloppe le public. Les ballades poignantes alternent avec des explosions électriques, et chaque morceau devient une histoire de lutte et de passion. Sur « Ain’t Got No Money », elle captive par sa rage et son intensité, tandis que « Ordinary Life » révèle une facette plus vulnérable, presque confessionnelle. Le public est suspendu à ses lèvres, dans une communion totale. On sent chez elle une volonté de transformer le blues en catharsis, en cri libérateur. La Courtyard Stage, surchauffée, devient un théâtre d’émotions.

La soirée se clôt en apothéose avec Joanna Connor, véritable reine de la guitare slide. Dès son entrée, elle impose une présence magnétique. Ses solos sont des torrents, ses riffs des coups de tonnerre. Virtuose mais toujours au service de l’émotion, elle secoue la salle entière. Sur « Destination », elle emmène le public dans une transe électrique, chaque note semblant jaillir comme une étincelle. « Rise » devient un manifeste de puissance féminine dans le blues, porté par une intensité qui transcende la technique. La House Stage se transforme en sanctuaire incandescent, où chaque spectateur vit une catharsis finale. On sort de ce concert avec le sentiment d’avoir touché le cœur incandescent du blues, dans ce qu’il a de plus viscéral et de plus universel.

Dimanche 16 novembre

La dernière soirée du Blues Alive Festival à Šumperk a tenu toutes ses promesses avec sept groupes, sept univers, et une traversée du blues sous toutes ses formes. Entre la grande salle et le chapiteau, le public a voyagé des racines acoustiques aux colères contemporaines, des grooves festifs aux solos incandescents.

Robert Kordylewski, connu aussi sous le pseudonyme de Fingerstyle Bob, est une figure importante du fingerpicking polonais et a ouvert la soirée sur la scène principale avec une prestation intimiste. Son dernier album « The Harp on the Go », paru l’an dernier, a servi de fil conducteur avec des morceaux comme « Walking Blues » ou « Harp on the Goont » qui ont résonné avec une précision hypnotique. La grande salle, baignée d’une acoustique chaleureuse, s’est laissé envahir par la profondeur de son jeu.

Sous le chapiteau, Ondřej Žlábek et son harmonica ont déclenché la fête. Le premier album des Tchèques du O.J. Žlábek Band, « Give Someone a Little Hug », a été mis à l’honneur, avec des titres comme « Blues for My Baby ». Inspiré par Little Walter et Muddy Waters, le quartet a recréé l’énergie brute des clubs de Chicago. Déjà remarqué lors de l’European Blues Challenge 2024 à Braga où il a représenté son pays, le groupe a depuis franchi un nouveau cap et nous l’a démontré ce soir. Les spectateurs, serrés autour de la scène, ont dansé et applaudi chaque riff.

Le groupe chicagoan Halo Rider a ensuite apporté une dimension cosmique au blues-rock. Leur série de singles parue en 2024 avec « Where My Body Sleeps » et « Ghost of a Radio », a trouvé une résonance particulière dans la grande salle. Le violon hypnotique d’Anne Harris et les riffs puissants ont plongé le public dans une atmosphère cinématographique, presque mystique, entre musique venue d’Amérique du Nord et influences directement puisées en Afrique. « Devil and Angel » a indiscutablement été le sommet de cette transe collective.

Révélation britannique, Alice Armstrong a confirmé son statut avec son nouvel album « Fury & Euphoria ». Sa voix volcanique a alterné entre ballades comme « Better Late Than Never » et grooves funky tels que « Punchline ». Le chapiteau s’est transformé en piste de danse pour saluer la gagnante de l’European Blues Challenge à Split en avril dernier, chaque spectateur se voyant directement emporté par son charisme explosif. Alice Armstrong incarne la nouvelle génération du blues européen et elle nous l’a encore démontré ce soir.

Mark Hummel est une figure incontournable de l’harmonica blues, reconnu pour ses « Harmonica Blowouts » qui rassemblent les meilleurs souffleurs de l’instrument. Son dernier album, « True Believer », paru en 2024 illustre parfaitement son attachement aux racines du Chicago blues, tout en y injectant une énergie contemporaine. Sur scène, Hummel a alterné entre compositions récentes comme « Ghosted » ou « Headed for a Heartache » et hommages aux maîtres du genre. A ses côtés, Anson Funderburgh, guitariste texan au toucher subtil, a apporté une couleur plus feutrée, presque jazzy, qui contraste avec la rugosité de l’harmonica. Leur dialogue musical, précis et complice, a donné l’impression d’assister à une conversation intime entre deux vétérans du blues. Le public de la grande scène, attentif et respectueux, savourait chaque nuance, comme une leçon vivante d’histoire musicale.

Originaires d’Autriche, The Lettners Combo revendiquent un style qu’ils appellent dirty roots, un mélange de blues rural, de stomp New Orleans et de bluegrass. Leur album « Dirty Roots » en est la parfaite illustration, avec des titres comme « Monkey Blues » ou « Long Hair Woman ». Sur scène, le groupe a déployé une énergie brute et festive. Le tuba et le sousaphone ont donné une assise rythmique inhabituelle, presque carnavalesque, tandis que les guitares et le banjo ajoutaient une rugosité folk. Le chapiteau s’est transformé en bal populaire, les spectateurs tapaient du pied, certains dansaient spontanément, et l’ambiance était celle d’une fête villageoise transposée dans un festival international. Leur prestation a rappelé que le blues, avant d’être une musique de virtuoses, est aussi une musique de communauté et de célébration.

Légende vivante du blues-rock. ancien membre des Bluesbreakers de John Mayall, Walter Trout a construit une carrière solo impressionnante, marquée par une intensité scénique inégalée. Son nouvel album, « Sign of the Times », est un disque engagé, où il aborde les inquiétudes sociales et politiques de notre époque. Sur scène, Walter Trout a livré une prestation incandescente. Ses solos de guitare, longs et habités, semblaient arracher des éclats de lumière à chaque corde. Des morceaux comme « Artificial » ou « Sign of the Times » ont résonné comme des cris de colère et d’espoir. A 74 ans, l’artiste conserve une énergie phénoménale, galvanisant la salle entière. Le public, debout, vibrait à chaque crescendo, conscient d’assister à un moment rare, celui où l’histoire du blues rencontre sa vitalité présente. La clôture fut une véritable communion, Walter Trout, les musiciens et le public ne formaient plus qu’un, dans une intensité émotionnelle qui dépassait la simple performance musicale.

Cette dernière soirée du Blues Alive Festival a été un voyage complet, des racines acoustiques de Kordylewski aux colères contemporaines de Walter Trout, en passant par les jeunes talents comme Alice Armstrong et O.J. Žlábek. Chaque groupe a apporté ses titres phares et ses nouveaux albums, rappelant que le blues est une musique en perpétuelle réinvention, entre tradition et modernité. C’est à ce genre de soirée que l’on reconnait les grands événements et à n’en point douter, Blues Alive est un des très grands festivals de blues du circuit européen. C’est à ce titre que l’on y revient chaque année avec plaisir !

Fred Delforge – novembre 2025