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EN TERRE DE BLUES 2026 (USA) pdf print E-mail
Ecrit par Fred Delforge  
mardi, 27 janvier 2026
 

EN TERRE DE BLUES
MEMPHIS – CLARKSADLE – JACKSON – MUSCLE SHOALS – NASHVILLE … (USA)
Du 9 au 24 janvier 2026

https://visitmississippi.org  
http://msbluestrail.org  
https://blues.org 

Le voyage commence en milieu de journée, quelque part au-dessus de l’Atlantique, avec cette excitation particulière qu’on ressent quand on s’apprête à poser le pied aux États Unis pour une aventure qui sent la route chaude, les guitares usées et les histoires qui traînent dans l’air. A l’arrivée, Memphis accueille avec son mélange de modernité fatiguée et de légende omniprésente. Pas le temps de s’attarder, juste une première nuit rapide, le temps de se poser, de respirer l’air du Sud et de sentir que quelque chose démarre.

Samedi 10 janvier :

Dès le matin, la route s’ouvre vers le sud, direction Clarksdale. Le bitume file droit, les champs s’étirent à perte de vue, et la lumière du Mississippi donne à tout un air de carte postale un peu passée. Premier arrêt à la Gateway to the Blues, cette porte symbolique qui marque l’entrée dans le territoire sacré du Delta. On y ressent presque physiquement le poids de la musique, comme si chaque note jouée ici depuis un siècle vibrait encore dans les murs. Quelques miles plus loin, un moment de recueillement devant la tombe de Memphis Minnie, reine du blues, femme libre et guitariste redoutable. Le silence du cimetière contraste avec la puissance de sa musique. On repart avec l’impression d’avoir salué une ancêtre.

La faim se fait sentir, et le Hollywood Café apparaît comme une oasis. L’endroit est simple, authentique, avec cette atmosphère typique des diners du Sud où le temps semble s’être arrêté. On y mange un repas généreux, sans chichi, mais avec une âme que seuls ces lieux savent offrir. Nouvel arrêt, cette fois devant la tombe de Pinetop Perkins, autre légende du blues. Encore une fois, la route rappelle que ce territoire est un immense livre d’histoires, et que chaque détour mène à un chapitre différent. Clarksdale finit par apparaître, petite ville mythique où le blues semble sortir des briques rouges et des trottoirs craquelés.

Un arrêt au Crossroads puis une première visite chez Cat Head, véritable temple du blues, rempli de livres, d’affiches, de disques, de souvenirs. On y discute avec Roger Stolle, le boss, on y apprend, on s’y imprègne. Puis direction la boutique de Deak Harp, antre des harmonicas et des instruments faits main. Et là, posé comme un trésor, un lap steel Rickenbacker de 1949, magnifique, patiné, presque vivant. Un instrument qui a dû voir passer des milliers de notes et qui semble prêt à en raconter encore. Olivier Gotti qui nous accompagne hésite, joue un moment avec et puis repart

La journée se termine au Ground Zero, le club emblématique de Clarksdale. Ce soir, Stan Street est sur scène, en quartet. L’ambiance est moite, électrique, chaleureuse. Les guitares grincent, les voix montent, les tables vibrent. On se laisse emporter, on oublie l’heure, on se dit que c’est exactement pour ça qu’on est venu.

Dimanche 11 janvier :

Le soleil n’était pas encore haut lorsque la route nous a menés vers le « vrai crossroads », celui que les cartes n’indiquent pas vraiment, près de Claremont. Un simple carrefour perdu dans le Delta, mais chargé d’une aura étrange, presque électrique. On s’y arrête en silence, comme si le lieu exigeait un moment de respect. On imagine les légendes, les pactes murmurés, les nuits sans lune où la musique aurait pu changer le destin d’un homme. Et puis la route reprend, droite comme une flèche, jusqu’à Tutwiler. La petite gare semble figée dans le temps, mais ses fresques murales racontent tout ce que les murs ont vu passer. Celle de WC Handy, surtout, frappe en plein cœur : ce moment fondateur où il découvre un homme jouant de la slide avec un simple couteau. On reste là, devant la peinture, à sentir presque la vibration métallique de cette note primitive qui allait devenir le blues.

Un peu plus loin, dans un coin de campagne tranquille, repose Sonny Boy Williamson II (Aleck Rice Miller). Sa tombe, simple, presque modeste, contraste avec l’immensité de son héritage. Le vent souffle doucement, comme un harmonica lointain. Puis direction Greenwood, pour un pèlerinage incontournable : la tombe de Robert Johnson. On s’y rend presque en retenant son souffle. Le lieu est paisible, mais chargé d’une intensité rare. On pense à sa vie courte, à ses chansons qui ont traversé le monde, à ce mystère qui ne le quitte jamais vraiment.

La journée aurait pu continuer sur cette lancée, mais un pincement au cœur nous attend à Greenwood, le Crystal Grill est définitivement fermé. C’est une institution qui disparaît, un morceau de mémoire locale qui s’efface. On reste un instant devant la façade, un peu sonnés, et puis la route nous ramène ensuite vers Holy Ridge, où repose Charley Patton. Sa tombe se dresse à côté d’une immense ferme, comme si la terre elle-même rappelait qu’il en était l’un des plus puissants conteurs. Le contraste est saisissant, l’immensité des machines agricoles, et ce petit carré de terre où dort l’un des pères du blues. A Leland ensuite, les souvenirs affluent. Le Highway 61 Blues Museum semble somnoler, mais à travers la vitre on aperçoit la guitare de feu Pat Thomas. Et tout revient, les rencontres, les discussions, les moments suspendus avec lui. Une douce nostalgie nous accompagne en repartant.

Le retour vers le Shack Up Inn se fait par deux lieux mythiques. Dockery Farms, berceau du blues moderne, et le Po’ Monkey’s, fantôme d’un juke joint qui a fait danser des générations. Le soleil décline, la lumière devient dorée, et le Delta semble respirer avec nous. La soirée se terminera tranquillement, autour de quelques riffs de guitares et de quelques ribs au Jack Daniel’s. Après une journée pareille, on ne peut qu’écouter le silence, laisser retomber les émotions, et se dire qu’ici, chaque kilomètre raconte une histoire.

Lundi 12 janvier :

La journée a commencé doucement, comme si Clarksdale voulait nous retenir encore un peu dans son atmosphère suspendue. On traîne dans les rues, on flâne devant les façades fatiguées, on respire ce mélange de poussière, d’histoires et de musique qui semble flotter partout. Le détour chez Deak Harp s’éternise, évidemment. Entre deux anecdotes et quelques essais d’instruments, le deal pour le lap steel finit par se conclure, presque naturellement, comme si l’instrument avait décidé lui-même de rejoindre la route avec nous.

Puis la voiture s’élance vers le sud, avalant les miles dans une lumière qui s’étire. Premier arrêt : Indianola. Devant le Club Ebony, on reste un moment silencieux, comme si le lieu imposait un respect instinctif. On imagine les nuits brûlantes, les guitares qui grincent, les voix qui montent. Le vent chaud soulève un peu de poussière, et on repart. Belzoni apparaît ensuite, posée au milieu du Delta comme un décor un peu irréel. Le berceau de Pinetop Perkins. Au loin, les deux cabanes blanches, fragiles, presque fantomatiques, semblent tenir debout par habitude plus que par structure. Le petit musée, modeste mais sincère, raconte l’essentiel. Et partout, ces statues de catfish, fières, un brin kitsch, qui rappellent à tout le monde que la ville revendique son titre de capitale mondiale du poisson-chat. On sourit, on prend quelques photos, on reprend la route.

Bentonia nous accueille avec une douceur inattendue. Le Blue Front Café, bleu délavé, semble flotter hors du temps. Jimmy Duck Holmes est là, sourire tranquille, regard vif. Il nous installe, discute, puis sans prévenir, il attrape sa guitare et déroule une véritable leçon de Bentonia Blues. Olivier Gotti, absorbé, ne cligne presque plus des yeux. Le café se remplit peu à peu, comme si la nouvelle s’était propagée instantanément dans tout le comté. Les habitués s’installent, silencieux, respectueux, conscients d’assister à un moment rare.

Quand on reprend la route vers Jackson, la nuit commence à tomber. La faim nous pousse chez Martin’s, où le dîner est simple mais parfait, exactement ce qu’il fallait après tant de route et d’émotions. Puis direction Hal & Mal’s pour le Blue Monday. L’ambiance est électrique, chaleureuse, vivante. Olivier est invité à monter sur scène, deux fois. Son jeu de Weissenborn acoustique surprend, touche, marque. On voit les regards, on entend les murmures approbateurs. Il se passe quelque chose. La soirée s’achève à 23 heures, mais personne n’a envie de rentrer immédiatement. On traîne dehors, on refait le film de la journée, on laisse retomber la pression, doucement. Le Delta a encore frappé : il nous a fatigués, émerveillés, nourris, bouleversés. Et demain, il faudra recommencer.

Mardi 13 janvier :

Le jour n’était pas encore tout à fait levé que Jackson s’éveillait déjà sous nos pas. Après un café avalé en vitesse, on s’offre un dernier tour en ville, juste assez long pour flâner sur Farish Street, sentir l’âme historique du quartier et s’arrêter devant le Queen of Hearts, témoin silencieux d’un passé musical vibrant. Puis la route nous appelle, et on reprend le volant en direction de Memphis.

La première halte est Indianola, cœur battant du Delta et terre natale de BB King. Le BB King Museum nous accueille avec cette atmosphère à la fois chaleureuse et solennelle. À l’intérieur, on plonge dans la vie de Riley B. King comme si on la parcourait à ses côtés : les guitares, les photos, les scènes reconstituées, les témoignages… tout respire l’authenticité. Le bus de tournée, garé comme s’il attendait encore son prochain départ, raconte à lui seul des milliers de kilomètres de musique et de rencontres. Les voitures exposées brillent comme des reliques d’un autre temps, élégantes et puissantes, à l’image de leur propriétaire. Et puis, au bout du parcours, la tombe de BB. Sobre, paisible, presque intime. On s’y attarde un moment, comme pour saluer une dernière fois le King.

La route reprend, droite et large, jusqu’à un arrêt technique à la Gateway to the Blues, cette petite porte d’entrée symbolique du Mississippi musical. Quelques photos, un sourire, et on file vers Memphis. En arrivant en ville, l’énergie change immédiatement. On sent que la semaine de l’IBC va être intense. On pose les valises, on respire un grand coup, et on part directement vers Beale Street. Les néons, les guitares, les voix qui s’échappent des clubs… tout est déjà en place. Au Club 152, on récupère nos badges, sésame indispensable pour la semaine. Très vite, les visages familiers apparaissent : amis, musiciens, passionnés, toute la communauté blues se retrouve comme une grande famille qui se reforme chaque année.

La soirée démarre fort avec les showcases français. D’abord les Blue-footed Boobies au Blues City Café : une énergie brute, un groove contagieux, un public conquis. Puis direction le Rum Boogie pour applaudir Olivier Gotti, dont le jeu slide et la présence magnétique captivent la salle. On se laisse porter, on savoure, on se dit que cette semaine s’annonce mémorable. La nuit tombe sur Beale Street, mais l’aventure, elle, ne fait que commencer.

Mercredi 14 janvier :

La journée s’ouvre à Memphis au petit matin, et l’entrée en matière se fait en douceur, presque religieusement. Dans Soulsville, le soleil éclaire les façades modestes et les trottoirs où tant d’histoires ont commencé. La visite du Stax Museum donne immédiatement le ton, on entre dans un sanctuaire où résonnent encore les voix d’Otis Redding, de Carla Thomas, de Booker T. & The MG’s. Les instruments, les costumes, les photos… tout semble prêt à reprendre vie. On ressort avec l’impression d’avoir touché du doigt l’âme même de la soul, avec en prime un clin d’œil posthume à Steve Cropper.

Quelques rues plus loin, la maison natale d’Aretha Franklin apparaît, discrète, presque fragile. Rien d’ostentatoire, juste un lieu chargé d’une force tranquille. On imagine la petite Aretha, ses premiers chants, ses premiers pas dans un monde qui allait l’écouter pour toujours. Puis l’heure du lunch arrive, et avec elle une halte incontournable, The Four Way. On y mange comme on respire, simplement, profondément. Soul food, conversations qui flottent, serveurs qui sourient… C’est un morceau de Memphis à l’état pur, un endroit où l’on se sent immédiatement adopté.

L’après-midi, on glisse doucement vers Beale Street, et la ville commence à vibrer. A 17h30, Olivier Gotti ouvre l’IBC au Taproom. Slide en main, il installe une atmosphère dense, presque hypnotique. Le public se cale dans son groove, et la soirée démarre pour de bon. A peine le temps de souffler qu’il faut filer au Wet Willies, à 18h10, les Blue-Footed Boobies montent sur scène pour leur premier quart de finale. Leur énergie brute, leur fougue, leur envie de tout donner… On sent que quelque chose se passe, que la compétition prend une autre dimension.

A 20h30, direction le King’s Palace pour encourager les Québécois Father’n’Son, représentants de la Société Blues de Montréal. Un duo sincère, complice, qui envoie un blues franc, chaleureux, sans détour. La salle répond, les regards s’illuminent, et la soirée continue de monter. Puis une heure plus tard, on traverse Beale Street pour rejoindre le King Jerry Lawler’s. Le Finlandais Jantso Jokelin y déploie son univers, un mélange de blues nordique, d’harmonica incisif et d’une présence scénique qui surprend. C’est un moment suspendu, inattendu, qui montre à quel point l’IBC est un carrefour mondial du blues.

Quand les concerts des concurrents s’achèvent, Beale Street se transforme en un long ruban de lumière et de musique. On papillonne de club en club, de jam en jam, happé par un riff, une voix, un harmonica qui perce la nuit. Chaque porte ouverte est une surprise : un jam improvisé, un groupe qui débute, un vétéran qui s’amuse, un solo qui arrête le temps. La nuit s’étire, Memphis pulse, et on se laisse porter jusqu’à ne plus savoir l’heure. C’est ça, Memphis : une ville qui ne se visite pas seulement, mais qui en plus se vit, se respire, s’écoute.

Jeudi 15 janvier :

Le jour se lève à peine sur Memphis et nous prenons notre temps avant de quitter l’hôtel. L’air est encore frais, presque silencieux, comme si la ville retenait son souffle avant de raconter son histoire. Aujourd’hui, ce n’est pas la musique qui nous guide en premier, mais la mémoire. Le National Civil Rights Museum apparaît au coin de la rue, calme et immobile, avec la façade du Lorraine Motel figée dans le temps. A l’intérieur, les salles s’enchaînent comme un long murmure, un récit dense où chaque image, chaque voix, chaque objet semble peser un peu plus lourd que le précédent. On avance lentement, presque religieusement, absorbés par ces décennies de lutte et de courage. En sortant, le soleil a gagné en force, mais quelque chose en nous est resté suspendu.

Quelques tours de roues plus loin, I Am A Man Plaza se dresse, puissante et simple à la fois. Les mots résonnent encore, même sans un bruit autour. On imagine les éboueurs de 1968, leurs pancartes, leur détermination. Le vent glisse entre les lettres métalliques comme pour rappeler que ce combat n’est jamais vraiment terminé. Puis viennent les restes calcinés de Clayborn Temple, noircis, ouverts au ciel. Les murs semblent raconter à voix basse les marches, les chants, les rassemblements. On reste là un moment, immobiles, à écouter ce que la pierre a encore à dire.

Après cette matinée chargée d’émotion, l’odeur du barbecue nous ramène doucement à la vie quotidienne. Central BBQ nous accueille avec ses plateaux fumants, ses sauces qui collent aux doigts et ses conversations animées. On rit, on compare les ribs, on se laisse aller. Memphis sait consoler, même sans le vouloir. Puis l’après-midi nous entraîne vers un autre sanctuaire, le Blues Hall of Fame. Les portraits, les guitares, les anecdotes… tout respire la passion et la sueur des pionniers. On y retrouve les racines de ce qui fait vibrer la ville chaque soir. On ressort avec l’impression d’avoir touché du doigt quelque chose d’essentiel.

Le temps de boire une bière chez Wiseacre et la lumière décline déjà quand nous retournons sur Beale Street. Les néons s’allument, les portes des clubs s’ouvrent, les amplis chauffent. C’est l’heure du second tour des quarts de finale. Les Français rejouent ce soir, dans les mêmes clubs que la veille, mais devant un nouveau jury. L’atmosphère est électrique, mais l’équipe garde son calme. A 20h30, Olivier Gotti monte sur scène. Son slide glisse, son groove s’installe, et le public se laisse happer. Deux heures plus tard, c’est au tour des Blue-Footed Boobies. Leur énergie déborde, leur complicité éclate, et la salle répond avec enthousiasme.

Entre les sets, on croise des musiciens, des bénévoles, des habitués. Les discussions vont bon train, chacun y va de son pronostic. L’attente ne sera pas longue, les résultats tomberont pendant les jams, ces moments où la compétition s’efface derrière la musique, où tout le monde se mélange, où Memphis redevient ce qu’elle est vraiment. La nuit avance, les notes s’envolent, et on se dit que cette journée restera longtemps dans un coin de notre mémoire. Cette même nuit nous annoncera très tardivement que les Blue-Footed Boobies seront dès demain en demi-finale !

Vendredi 16 janvier :

La journée démarre sur les chapeaux de roue dès 10h30, dans les salons élégants de l’hôtel Hyatt, où se tient la cérémonie des Keeping The Blues Alive Awards. L’ambiance est à la fois solennelle et chaleureuse, comme toujours lorsque la grande famille du blues se réunit pour célébrer celles et ceux qui œuvrent dans l’ombre pour faire vivre cette musique. Parmi les neuf récipiendaires, trois noms attirent particulièrement notre attention, Nola Blue Records, dont l’engagement pour les artistes indépendants ne faiblit jamais, Robert Terrell, le passionné et passionnant curateur du BB King Museum d’Indianola, et enfin le festival Cognac Blues Passions, qui offre à la France son onzième KBA, une prouesse rare et un hommage mérité à des années de travail acharné

Une fois les applaudissements retombés et les photos officielles prises, on s’accorde un moment de détente, histoire de souffler un peu après cette matinée riche en émotions, puis après le déjeuner, direction Royal Studios, ce lieu mythique où l’on retrouve notre ami Boo Mitchell. A peine la porte franchie, on est happés par cette atmosphère si particulière, un mélange de respect, de créativité et de vibrations musicales qui semblent flotter dans l’air. Ici, chaque mur raconte une histoire, chaque instrument semble encore résonner des sessions passées. Boo, fidèle à lui-même, nous accueille avec son sourire généreux et quelques anecdotes savoureuses sur les Grammy Awards, dont il connaît les coulisses comme personne. Entre deux éclats de rire, il évoque les artistes qui ont marqué l’histoire du studio, les moments inattendus, les victoires, les déceptions, et cette magie inexplicable qui continue d’attirer les musiciens du monde entier.

La fin d’après-midi se déroule dans une ambiance plus calme, presque contemplative, comme une respiration avant la soirée qui s’annonce animée. Lorsque le soleil décline, on met le cap sur Beale Street, toujours aussi vibrante, toujours aussi imprévisible. Là, au milieu des néons et des riffs qui s’échappent des clubs, on retrouve avec plaisir quelques visages familiers venus d’Europe, les Italiens de DeltaBlues au Blues Hall, le Finlandais Jantso Jokelin au King Jerry Lawler’s et les Français de Blue-Footed Boobies au BB King’s Blues Club, sans oublier les Coréens de K Y Band au Alfred’s, dont l’énergie communicative fait déjà parler d’eux.

La nuit s’annonce belle, cosmopolite, et résolument blues en attendant les résultats et de connaitre la liste des finalistes de demain à l’Orpheum, liste dans laquelle on ne trouvera pas le nom des Blue-Footed Boobies, qui ont pourtant eu droit à une standing ovation dans un BB King’s plein comme un œuf !

Samedi 17 janvier :

La dernière journée de l’International Blues Challenge a toujours un parfum particulier. On sent la fatigue dans les jambes, mais l’excitation dans l’air. Memphis semble vibrer un peu plus vite, comme si Beale Street elle-même retenait son souffle. Après plusieurs jours de concerts, de rencontres improbables, de jams improvisées dans des arrière-salles enfumées et de cafés avalés trop vite, nous voilà enfin au moment tant attendu, la grande finale à l’Orpheum Theatre.

Les portes ouvrent, le public s’installe, les bénévoles courent dans tous les sens, les techniciens ajustent les derniers micros. Et dans les coulisses, onze formations se préparent à monter sur scène, alternant solo/duos et groupes, chacun avec l’espoir fou d’inscrire son nom dans l’histoire du blues.

Joe Whitmer s’avance, micro en main. Un silence traverse la salle. Puis l’après midi s’ouvre avec Big Bay Allen, représentant de la Blues Society of Western Pennsylvania, qui nous offre une entrée en matière d’une profondeur saisissante. Sa voix grave enveloppe l’Orpheum, son jeu rustique et habité résonne comme un appel venu du fond des âges. Une très belle prestation en one man band, agrémentée d’un irrésistible kazoo trompette.

Viennent ensuite Cam Walter Blues de la Melbourne Blues Appreciation Society, seuls finalistes non américains cette année. Leur blues puissant, débridé, n’a rien à envier au boogie de leurs compatriotes d’AC/DC. Ça envoie, ça secoue, et la salle suit sans hésiter. Même un problème d’ampli en fin de set ne les déstabilise pas, le trio gère avec aplomb. Ceux qui espéraient piquer un somme se sont clairement trompés de moment.

Les Weary Ramblers de la Central Iowa Blues Society prennent la suite. Un duo roots, sincère, dépouillé. Violon, guitare, harmonica, harmonies vocales, slide, picking… Un moment suspendu, presque intime malgré la grandeur du théâtre. De la classe, du talent, de l’inspiration : un set qui restera gravé dans les mémoires.

Changement d’atmosphère avec Big Mike & The R&B Kings de la New Orleans Blues Society. Les cuivres éclatent, le groove s’installe, et Big Mike électrise l’Orpheum dès les premières mesures. Un show magistral, vibrant, qui nous transporte au cœur de la véritable Crescent City, loin des clubs pour touristes. Bravo, tout simplement.

Barlow, représentant la Greater West Texas Blues Society, poursuit en version acoustique. Un duo guitare contrebasse, un harmonica, deux voix, quelques belles tranches de slide … Le Texas dans toute sa grandeur, mais en douceur. Le public adhère immédiatement et se met à taper du pied sans même s’en rendre compte.

Apostoli Floyd de la Treasure Coast Blues Society apparaît ensuite comme une véritable boule de feu. Entre sermon à la Stevie Ray Vaughan et blues rock viscéral, il captive l’auditoire avec une intensité presque mystique. Rien de révolutionnaire dans le fond, mais une puissance, une aisance et une présence qui marquent. On entendra à nouveau parler de lui, c’est certain.

Toby Traylo de la Ouachita River Blues Society nous ramène vers le Sud profond. Slide rugueuse, voix poussiéreuse, storytelling authentique. On sent la route, les bayous, les nuits moites. Rien de neuf, mais un blues gras et poisseux comme on les aime, servi sans fioritures.

Avec MAMA de la Triangle Blues Society, virage vers le moderne. Soul, funk, blues contemporain : la chanteuse, puissante et charismatique, hypnotise la salle. Les musiciens tissent un groove sophistiqué, subtilement cuivré. Seul bémol : une guitare au son trop cru, trop agressif. Le groupe est soutenu par une foule de fans bruyants, parfois au détriment de la musique.

Devin C. Williams de la St. Louis Blues Society arrive ensuite avec un son roots, poisseux, efficace. Son one man band déroule un set parfaitement maîtrisé, porté par un résonateur solide et des percussions ingénieuses. Un peu d’humour, beaucoup de talent : une prestation élégante, brillante, inspirée.

Derniers candidats de la catégorie groupes, Derrick Dove & The Peacekeepers de la Wiregrass Blues Society livrent un blues sudiste musclé et généreux. La rythmique cogne, les solos s’envolent, le public rugit. On navigue entre ZZ Top et les Allman Brothers, avec une sincérité et une passion qui font plaisir à entendre.

Enfin, Pitman & Sutton de la Washington Blues Society clôturent la soirée. Un duo élégant, complice, précis, pour une conclusion douce, raffinée, presque cinématographique. Sutton, qui a perdu sa mère le matin même, lui rend hommage avant de livrer un set d’une grande cohérence. Pitman offre un superbe St. James Infirmary à l’harmonica chromatique. Le final, inattendu, se termine par une danse improvisée avec une spectatrice.

On regrette un peu le temps des immenses jams qui précédaient autrefois les récompenses… mais l’heure des résultats arrive.

Meilleur album autoproduit

• Ryan Hartt – Be About It

Prix individuels

• Meilleur harmoniciste : Jonathan Pitman

• Meilleur guitariste (groupe) : Derrick Dove

• Meilleur guitariste (solo/duo) : Chad Elliott (Weary Ramblers)

Catégorie solo/duo

• 2e place : Devin C. Williams

• 1re place : Weary Ramblers

Catégorie groupes

• 3e place : Big Mike & The R&B Kings

• 2e place : MAMA

• 1re place : Derrick Dove & The Peacemakers

Dimanche 18 janvier :

La journée commence dans la lumière douce du matin, devant la Peace Baptist Church, dont les briques rouges semblent encore tièdes de la veille. A l’intérieur, l’ambiance est déjà vibrante, les fidèles s’installent, échangent des sourires, et l’orgue laisse filer quelques notes d’échauffement. On sent que ce dimanche ne sera pas tout à fait comme les autres. Vers la fin de la messe, superbement ponctuée de chants gospel, la première surprise se lève discrètement. Olivier Gotti, lap steel sur les genoux, avance jusqu’à l’autel. Les cordes résonnent, glissent, s’élèvent. Son blues devient une prière, un souffle qui traverse l’assemblée. Les têtes se balancent, les mains se lèvent, et l’émotion circule comme une onde.

Puis vient la seconde surprise, encore plus chargée de sens. Anita Wilson, enfant du lieu, revient chanter « More Than Anything » devant ceux qui l’ont vue diriger le chœur autrefois. Dès les premières mesures, la salle entière se soulève. Les voix se mêlent à la sienne, les “Amen” fusent, et l’église semble respirer au rythme de sa gratitude retrouvée. Un moment de grâce, simple et puissant.

En quittant la petite église, la route s’ouvre vers Holly Springs, où l’histoire du Hill Country Blues affleure à chaque coin de rue. On s’arrête devant les markers dédiés aux Burnside, aux Kimbrough, à tous ceux qui ont façonné ce son hypnotique. Chaque panneau raconte une vie, une famille, une manière de jouer qui n’existe qu’ici. Un peu plus loin, la façade patinée du Aikei Pro’s Record Shop apparaît, presque comme un décor de cinéma. Devant la porte, c’est le petit-fils du fondateur qui accueille, sourire franc et anecdotes en poche. Il parle des nuits où la boutique vibrait, des musiciens qui passaient, des trésors qui dorment encore dans les bacs.

On repart avec l’impression d’avoir touché un morceau d’histoire. La visite se poursuit dans un silence respectueux devant la tombe de Junior Kimbrough, posée sous les arbres. Quelques minutes suffisent pour sentir le poids de son héritage, ce blues répétitif et envoûtant qui continue de hanter les collines.

La route reprend ensuite vers Tupelo, où la lumière décline doucement. Les valises trouvent leur place dans une chambre simple mais accueillante, et la soirée se termine autour d’une table en bois massif dans un steakhouse local. Les assiettes fumantes arrivent, les conversations se relâchent, et la journée s’achève dans une atmosphère chaleureuse, presque familière.

Sur ces routes du Mississippi, chaque étape semble tisser un fil entre passé et présent, entre musique et rencontres, entre ce que l’on découvre et ce que l’on ressent. Une journée dense, vibrante, qui laisse une fois encore derrière elle une trace douce et tenace.

Lundi 19 janvier

Le jour s’est levé sur Tupelo avec une douceur presque timide, comme si la ville voulait préserver encore un instant le silence avant de replonger dans l’histoire du King. L’air du matin a cette odeur de pin et de terre humide propre au Mississippi, et la lumière dorée glisse sur les façades tranquilles.

La visite commence par un pèlerinage intime, la petite maison blanche où Elvis Presley a vu le jour. Deux pièces à peine, un porche minuscule, et pourtant une émotion immense. On y marche lentement, presque en apnée, comme si le moindre bruit risquait de troubler les fantômes bienveillants qui habitent encore les lieux. Un peu plus loin, la First Assembly of God Church ouvre ses portes. Les bancs de bois craquent sous les pas, et l’on imagine sans peine le jeune Elvis, les yeux levés vers les chanteurs de gospel, absorbant chaque vibration comme un trésor.

Puis vient le Tupelo Hardware Store, toujours debout, mais définitivement fermé depuis le 1er janvier. On se souvient du temps où le vendeur racontait, avec ce mélange de fierté et de routine, comment Gladys Presley a acheté ici la première guitare de son fils. On touchait alors du doigt le comptoir, comme pour vérifier que l’histoire était vraie. Un passage au Lyric Theatre et au Johnnie’s Drive In puis le tour s’achève au fairground, vaste terrain où Elvis a donné ses premiers concerts. Le vent souffle légèrement, et l’on croit entendre, très loin, une guitare hésitante qui cherche sa voix.

En début d’après‑midi, la voiture reprend son souffle et file vers le sud-est. Les paysages changent doucement, les collines se font plus rondes, les arbres plus serrés, et les panneaux annoncent bientôt l’Alabama. La route semble glisser vers un autre chapitre de la musique américaine, comme si chaque mile rapprochait un peu plus du cœur battant de la soul.

On arrive à Muscle Shoals et on file vers FAME Studios, un sanctuaire sonore. A l’arrivée, pas de grand panneau lumineux, pas de foule. Juste un bâtiment modeste, presque banal. Et pourtant, c’est ici que des voix ont trouvé leur puissance, que des chansons ont pris feu. Les studios FAME respirent encore la magie brute des sessions d’autrefois. Les murs portent les traces de Wilson Pickett, d’Aretha Franklin, d’Etta James. On entre comme on entrerait dans une église, avec respect et curiosité. Le guide raconte les nuits blanches, les improvisations fulgurantes, les accidents heureux qui ont donné naissance à des classiques. On écoute, captivé, en imaginant les musiciens serrés dans la petite salle, concentrés, habités.

La journée se termine autour d’une table bruyante, dans un restaurant où l’on ne fait pas semblant. De grands sacs bouillants arrivent, gonflés de vapeur et de parfums épicés. On les ouvre comme des trésors : écrevisses rouges, crevettes charnues, maïs sucré, pommes de terre fondantes, tout baigne dans une sauce cajun qui pique, qui réveille, qui fait rire. On mange avec les doigts, on s’essuie maladroitement, on partage, on raconte la journée. Le Sud se vit aussi comme ça, dans la chaleur, la générosité, et cette façon unique de transformer un repas en souvenir.

Mardi 20 janvier

La journée commence tôt, dans la lumière pâle qui enveloppe Muscle Shoals. La ville semble encore assoupie, mais on sent déjà cette vibration particulière, presque imperceptible, qui flotte dans l’air. Ici, la musique n’est pas seulement un art, c’est une force tellurique, un courant souterrain qui traverse les murs, les rues, les gens. Direction Muscle Shoals Sound Studio, là où les murs ont une âme !

Devant le 3614 Jackson Highway, la façade grise paraît presque trop simple pour un lieu qui a façonné tant de chefs‑d’œuvre. A l’intérieur, tout respire l’authenticité : les instruments patinés, les consoles d’époque, les photos jaunies. On écoute les anecdotes du guide, on imagine Aretha Franklin posant sa voix, les Rolling Stones cherchant le groove parfait, Wilson Pickett en pleine transe créative. On ressort avec l’impression d’avoir traversé un sanctuaire. Une énergie douce nous accompagne encore en reprenant la route.

Avant de poursuivre, un bref détour nous mène à Florence, devant la petite maison en bois où naquit W.C. Handy, en 1873, celui que l’on surnommera plus tard le père du blues. Rien de monumental, mais un lieu chargé d’une histoire fondatrice puisque c’est ici que grandit l’homme qui allait donner une forme moderne à une musique née des chants afro américains du Sud. Puis la route déroule ses rubans d’asphalte à travers les collines verdoyantes. Le paysage se fait plus rural, plus intime. On croise des fermes, des champs, des pick‑ups qui saluent d’un signe de tête.

Plus loin, l’aventure nous entraîne à travers Pulaski, une bourgade dont la tranquillité actuelle contraste avec un passé plus sombre. C’est ici, en 1865, dans l’arrière‑salle d’un simple bureau d’avocat, qu’est né le premier noyau du Ku Klux Klan. Les rues semblent aujourd’hui anodines, mais elles portent encore, en filigrane, la mémoire de cette histoire lourde, qui fait de Pulaski un lieu tristement célèbre dans l’histoire américaine.

En arrivant à Lynchburg, on entre dans un décor presque figé dans le temps, une petite ville paisible, où chaque façade semble raconter une histoire. La visite de la Jack Daniel’s Distillery est un voyage sensoriel. On suit le parcours du whiskey, du charbon de bois encore fumant aux fûts de chêne alignés dans les chais. L’odeur est unique, un mélange de bois brûlé, de sucre, de terre humide. Les guides racontent “Mr. Jack” comme on raconte une légende locale, avec respect et un brin de malice. Sur la place du village dédiée au breuvage, tout tourne autour du whiskey, mais sans excès. On flâne, on observe les vitrines, on discute avec les locaux. Le temps semble ralentir. On s’offre un lunch tardif au Caboose Café …

La route vers Nashville se fait en fin d’après‑midi. Le ciel se teinte d’orange, puis de rose, puis d’un bleu profond. A mesure que l’on approche, les lumières de la ville scintillent comme une invitation.

Mercredi 21 janvier

Nous nous réveillons avec cette sensation particulière que Nashville nous attend déjà, comme si la ville avait passé la nuit à accorder ses guitares pour nous. La lumière du matin glisse sur les façades, douce et dorée, et tout semble respirer au rythme d’un vieux riff de country-blues. Aujourd’hui, nous décidons de prendre notre temps, de nous laisser porter, de vivre la Music City pleinement, sans rien brusquer.

Avant même de penser au Gibson Garage, nous faisons un premier détour par Music City Vintage Guitars. Dès que nous poussons la porte, l’air change. Il devient plus dense, presque velouté, chargé de poussière noble et de souvenirs. Les guitares pendent comme des reliques, certaines marquées par des décennies de scènes enfumées, d’autres encore vibrantes d’un passé glorieux. On les effleure du bout des doigts, avec cette retenue instinctive qu’on a devant les objets qui ont vécu plus que nous. Chaque craquelure du vernis raconte une tournée, un studio, un musicien qui a laissé un peu de son âme dans le bois. On se surprend à parler plus bas, comme si un mot trop fort risquait de réveiller les fantômes du rock.

Quelques rues plus loin, Carter Vintage Guitars nous accueille avec une autre atmosphère. Ici, tout semble baigner dans une lumière plus franche, presque muséale, mais sans froideur. Les instruments sont alignés comme des œuvres d’art, chacun choisi pour son caractère, son grain, son histoire. On passe d’une Martin des années 40 à une Telecaster qui a dû voir plus de bars que n’importe quel barman de Broadway. Un vendeur gratte trois accords pour tester une acoustique, et soudain tout le magasin se met à vibrer. Le son flotte, suspendu, et nous restons immobiles, comme si le temps avait décidé de ralentir juste pour nous laisser savourer ce moment.

Ce n’est qu’après ces deux haltes que nous poursuivons notre route vers le Gibson Garage, presque comme si nous arrivions à la cathédrale après avoir visité deux chapelles. Dès que la porte se referme derrière nous, l’odeur du bois verni et des amplis chauds nous enveloppe. Les guitares brillent comme des bijoux, alignées avec une élégance presque intimidante. On en prend une, puis une autre. On teste, on sourit, on rêve. Chaque instrument semble raconter une histoire différente, et très vite, nous nous surprenons à imaginer la route avec l’une d’elles dans le coffre, prête à devenir la bande-son de notre voyage.

Nous poursuivons ensuite vers le Country Music Hall of Fame, immense temple dédié à celles et ceux qui ont façonné la musique américaine. On y avance entre les costumes scintillants, les vinyles rares, les guitares usées par les tournées, les archives sonores qui murmurent encore. Les voix de Johnny Cash, Dolly Parton, Hank Williams ou Loretta Lynn semblent flotter autour de nous. Nous ressortons avec l’impression d’avoir traversé plusieurs décennies en quelques heures.

L’après‑midi s’étire doucement vers la soirée, et nous descendons Broadway en voiture, presque en apnée. Les néons brillent malgré la pluie qui s’intensifie, les vitrines reflètent des éclats de couleurs, et les riffs qui s’échappent des portes entrouvertes nous frôlent sans vraiment nous happer. On avance, bien au sec, amusés, un peu frustrés aussi.

Chaque club semble nous appeler, mais le moindre parking est loin, hors de prix, et l’idée de tourner en rond sous l’averse nous décourage. Alors on traverse la rue comme on feuillette un livre qu’on n’a pas le temps d’ouvrir, on aperçoit des silhouettes sur scène, des guitares levées, des voix qui montent, des applaudissements qui roulent. Tout est là, à portée de main, mais pas pour ce soir. On se dit qu’on fera mieux demain, que Nashville mérite qu’on lui arrive au sec, disponibles, prêts à se laisser embarquer. Ce soir, on garde juste la promesse. Et la ville, même sous la pluie, continue de vibrer autour de nous.

Quand la nuit s’installe vraiment, nous prenons la route vers Papa Turney’s Old Fshion BBQ, ce lieu chaleureux où le barbecue fume autant que les amplis. Nous commandons quelques ribs, nous discutons avec les habitués, et très vite, les instruments sortent. Une guitare circule, un saxophone apparaît, une voix s’élève. La jam démarre, spontanée, généreuse, pleine de clins d’œil et de complicité. Quelques noms connus apparaissent, Scott Ramminger, Meg Williams, et puis Olivier Gotti ! C’est un moment simple, brut, vrai, le genre de moment qui fait la beauté d’un road trip musical.

En rentrant, les oreilles encore pleines de notes et le cœur un peu plus léger, nous savons que Nashville n’est pas seulement une ville. C’est une vibration qui nous traverse. Une promesse qui se réalise. Un endroit où la musique nous adopte. On essaiera d’en découvrir encore plus demain, si le temps le permet !

Jeudi 22 janvier

La tempête hivernale annoncée ne nous laisse pas vraiment le choix, il faut rejoindre Memphis au plus vite. Les conditions météo se dégradent à vue d’œil, et rester une nuit de plus à Nashville devient trop risqué. On plie donc bagage plus tôt que prévu et on prend la route vers Memphis avec une journée d’avance. Pas de détour cette fois : on renonce aux petites routes pittoresques et on file droit sur la I‑40, censée nous mener à destination en trois heures trente… si la météo ne décide pas de compliquer encore un peu les choses.

On s’accorde tout de même une pause à Brownsville. Impossible de passer à côté du musée et de l’école de Tina Turner sans s’y arrêter, ni d’ignorer la maison de Sleepy John Estes, qui rappelle à quel point le blues est ancré dans cette région. De là, on pousse quelques kilomètres plus loin jusqu’à Durhamville, un hameau discret perdu dans la campagne du Tennessee. C’est ici que repose John Adam “Sleepy” Estes. Sa sépulture, simple et émouvante, offre un moment de recueillement inattendu, comme un dernier clin d’œil à l’un des grands artisans du blues rural.

Après cette parenthèse musicale et mémorielle, on reprend la route pour les derniers kilomètres. Memphis se rapproche, la tempête aussi, mais l’aventure continue, portée par ce mélange d’imprévus et de découvertes qui fait tout le charme d’un road trip. On reste bien au chaud à l’hôtel pour la soirée, on se fait quand un dernier repas au Blues City Café, mais l’aventure semble quasiment terminée …

Vendredi 23 janvier

La journée commence dans une atmosphère étrange, presque figée. La tempête approche, on le sent dans l’air, dans les regards, dans cette tension discrète qui flotte au-dessus de Memphis. En attendant que le ciel se décide, on continue notre exploration et on déambule dans le Methodist University Hospital. Ce n’est pas un lieu qu’on visite d’habitude, mais on s’y promène comme dans un monde parallèle. Les couloirs interminables, les annonces au micro, les blouses blanches qui glissent d’une pièce à l’autre… On observe, on s’imprègne, on laisse le temps filer.

En sortant, on se dirige vers Shangri-La Records. L’odeur du vinyle nous enveloppe, les pochettes colorées attirent l’œil, les conversations passionnées résonnent entre les rayons. Puis on passe chez Martin Music. Les guitares alignées brillent comme des bijoux. On gratte quelques cordes, on rêve un peu, on se dit que si la tempête nous bloque ici, on trouvera bien de quoi s’occuper. A midi, on s’installe chez Huey’s. Les hamburgers sont incroyables, généreux, juteux, exactement ce qu’il faut pour oublier le froid et les alertes météo. On savoure chaque bouchée.

En fin d’après-midi, on ne va pas au FedExForum, on s’installe plutôt chez Wiseacre, cette superbe brasserie où les bières sont aussi bonnes que l’ambiance est détendue, et on regarde le match des Grizzlies sur l’écran accroché au mur. La salle, très clairesmée, réagit à chaque panier, chaque raté, chaque action serrée. Mais malgré l’énergie collective, les Pelicans de New Orleans s’imposent de 6 points. On soupire, on trinque, on commente. C’est presque mieux qu’au stade.

On se retrouve ensuite au Blues City Café. Les plats arrivent fumants, les conversations montent, et un groupe de covers joue tellement fort qu’on doit déménager vers le haut du restaurant pour pouvoir se parler. C’est brut, c’est vivant, c’est Memphis dans toute sa splendeur. En sortant, la ville est méconnaissable. Le froid polaire s’abat sans prévenir, mordant, presque violent. Les rues se vident, les vitrines givrent.

Et c’est là que la nouvelle tombe, notre vol de samedi est annulé, on est coincés à Memphis, au moins jusqu’à dimanche midi. On se regarde, un peu sonnés, un peu amusés aussi. Le road trip prend une tournure inattendue. Rien ne se déroule comme prévu, mais c’est peut-être ce qui rend cette aventure encore plus mémorable.

Samedi 24 janvier

Ce matin, Memphis se réveille sous un manteau étrange, un mélange de neige et de glace qui recouvre tout. Les trottoirs brillent comme du verre, les routes semblent figées, et la ville entière tourne au ralenti. Très vite, on comprend que presque tout est fermé. Pas de visites, pas de balades en ville, pas de programme. Alors on s’adapte. Le hall du La Quinta devient notre refuge du jour. On s’installe dans les fauteuils, on observe les rares clients qui passent, et on profite de cette ambiance un peu suspendue. Le réceptionniste, toujours souriant et incroyablement pro, vient discuter de temps en temps. Il raconte les habitudes des habitants face à ce genre de météo, les voyageurs coincés, les annulations en cascade. Sa bonne humeur rend la journée plus légère.

Entre deux conversations, on se penche sur nos vols retour. C’est presque devenu un rituel, on ouvre l’application, on regarde les mises à jour, on soupire. Les vols sont annulés les uns après les autres, repoussés, reprogrammés, puis à nouveau annulés. Finalement, on obtient une nouvelle date, lundi. On s’accroche à cette idée comme à une bouée. En fin d’après-midi, l’envie de sortir nous reprend. Malgré le froid et la glace, on décide de braver les rues pour aller chercher des pizzas chez Little Italy, au 1495 Union Avenue. La ville est silencieuse, presque irréelle, mais l’odeur des pizzas chaudes nous guide et nous motive. On roule prudemment, avec quand même quelques glissades pour tester la voiture, et on revient à l’hôtel avec notre butin, fiers d’avoir accompli cette petite expédition.

On termine la journée dans le hall, une part de pizza à la main, en regardant Memphis se figer derrière les vitres. Ce n’était pas la journée prévue, mais c’est une journée qui s’ajoute au récit du voyage, avec son lot d’imprévus, de rencontres et de moments suspendus.

Dimanche 25 à mardi 27 janvier : épilogue

La dernière véritable journée n’a pas commencé, elle a plutôt émergé, comme un vieux moteur qu’on secoue pour qu’il redémarre. Dehors, la neige a décidé de jouer les prolongations. Pas la petite poudreuse poétique, non, la vraie, celle qui s’accumule en strates compactes, qui transforme une voiture en sculpture moderne et qui vous fait douter d’avoir réellement garé quelque chose sous ce monticule blanc. Armés de gants, de grattoirs improvisés, de bonne volonté et d’un trait humour qui commençait à geler sur place, les plus costauds ont attaqué la bête. Une heure plus tard, la voiture ressemble à nouveau à une voiture, et nous à une équipe de tournage sortie d’un documentaire sur la survie en milieu hostile. Mais elle roule. Et c’est tout ce qui compte.

Direction un nouvel hôtel, plus proche de l’aéroport. Pas pour le confort, à ce stade, un lit est un lit, mais pour réduire la distance entre nous et le moment où il faudrait affronter la grande loterie des vols annulés, retardés, reprogrammés, redispatchés. Un déplacement court, mais symbolique donc … La migration finale avant le retour. Le reste de la journée s’est transformé en centre d’opérations. Téléphones en main, chacun tente de démêler l’écheveau des informations contradictoires au rythme des appels, des réactualisations, des “attends, je crois que ça a changé”, chacun tentant de comprendre comment rentrer, quand, et avec qui. Une chorégraphie de notifications, de musiques d’attente, de soupirs, de rires nerveux. Et puis, comme souvent dans les belles histoires de voyage, tout s’est remis en place au dernier moment, presque par magie. Finalement, nous nous sommes retrouvés tous ensemble, comme si le voyage refusait de nous séparer avant la dernière ligne droite. Le DL82 nous attendait, fier comme un vieux compagnon de route. Une courte escale à Atlanta, le temps de respirer, de se regarder, de mesurer la chance d’être encore en bande après tant de péripéties. Puis le long vol vers Paris, bercé par la fatigue, les souvenirs, et ce silence particulier des retours où chacun revisite les images accumulées.

Roissy, mardi, 5h38 le jour n’est pas encore levé quand les roues touchent le sol. Un atterrissage doux, presque symbolique … La fin officielle du voyage, même si nos corps, eux, n’avaient pas encore compris. Les visages sont tirés, les yeux encore pleins de paysages, de musiques, de rencontres, de rires. La fatigue pèse lourd, mais elle a ce goût particulier, celui des aventures qui comptent. Chacun a finalement repris sa route, regagnant ses pénates, un peu cabossé, beaucoup enrichi, avec cette certitude silencieuse : on vient de vivre quelque chose qui restera.

Fred Delforge – janvier 2026