Blues grass
(MoMojo Records – 2026)
Durée 50’12 – 12 Titres
Depuis plus de cinq décennies, Arlen Roth occupe une place singulière dans le paysage des musiques américaines. Guitariste virtuose, pédagogue respecté, artisan du son roots, il a traversé les genres avec une aisance rare, blues, country, folk, rock, bluegrass… toujours avec cette capacité à faire chanter les cordes comme peu savent le faire. Son parcours, jalonné de collaborations majeures et d’albums devenus des références, l’a installé comme l’un des grands passeurs de la tradition américaine.
Avec The Rank & File Band, Roth trouve une formation à la hauteur de ses ambitions musicales, Danny Knicely, multi‑instrumentiste et chanteur habité, John Previti, pilier de l’acoustique et ancien compagnon de route de Danny Gatton, Lee Falco, batteur-percussionniste polyvalent, Mukamuri, à la voix profonde et expressive, Lexie Roth, dont les harmonies apportent une chaleur intime, et enfin Jimmy Vivino, ami de longue date invité de prestige sur « Ruby (Are You Mad at Your Man) ».
Cette équipe soudée donne à Roth un écrin idéal pour explorer une idée qui le hante depuis longtemps, la part sombre du bluegrass, ce qu’il appelle lui-même « the bluer side of bluegrass ». C’est cette intuition qui a donné naissance à « Blues Grass », un disque où les racines s’assombrissent, où les histoires se chargent de poussière, de douleur, mais aussi d’une lumière profondément humaine.
Sorti chez MoMojo Records, c’est un album de reprises, mais surtout un album de réinterprétations. Arlen Roth ne se contente pas de jouer ces standards, il les relit, les réoriente, les éclaire autrement. Le résultat est un disque profondément cohérent, où chaque titre semble répondre à un fil narratif invisible.
Dès « I’ll Fly Away », porté par la voix de Mukamuri et les guitares électriques et acoustiques de Roth, le ton est donné avec une spiritualité douce-amère, un désir d’élévation teinté de résignation.
La force de l’album réside dans son équilibre, les guitares de Roth, tantôt acoustiques, tantôt slide, sculptent le paysage sonore, Knicely apporte une finesse mélodique remarquable, Previti ancre chaque morceau dans une pulsation organique, Falco colore l’ensemble avec une percussion subtile et les voix, multiples, se répondent comme dans une veillée au coin du feu.
Chaque titre possède sa propre identité. « In The Pines », sombre et hypnotique, est magnifié par la slide, « Rank Strangers » se distingue par ses harmonies vocales qui créent une tension poignante, « A Good Woman’s Love » s’avère lumineux malgré sa mélancolie … « I Am A Pilgrim » est un hommage direct à Clarence et Roland White, sur « Nine Pound Hammer », Roth, Knicely, Falco et Mukamuri se partagent le chant dans une dynamique quasi théâtrale, « The Little Girl And The Dreadful Snake » est le moment clé de l’album, le souvenir d’un concert de Bill Monroe que Roth raconte avec émotion.
La présence de Jimmy Vivino apporte une couleur particulière, son timbre, son phrasé, sa guitare dialoguent avec Roth dans une complicité palpable. Le morceau devient un véritable duo, vibrant et généreux.
Pour conclure, « Angel Band » offre une respiration lumineuse. Les voix de Danny Knicely et Mukamuri s’entrelacent, Roth glisse un slide délicat, et l’ensemble dégage une sérénité presque gospel. Une manière de dire que même dans les chansons les plus sombres, une lueur subsiste.
Avec « Blues Grass », Arlen Roth signe un disque à la fois respectueux de la tradition et profondément personnel. En choisissant des titres marqués par la tragédie, la nostalgie ou la spiritualité, il révèle une facette essentielle du bluegrass, sa capacité à dire la vie telle qu’elle est, avec ses ombres et ses éclats.
Porté par The Rank & File Band, l’album est un voyage dans l’Amérique des émotions brutes, un hommage aux maîtres, un geste d’amour envers une musique qui continue de vibrer dans le cœur de ceux qui la jouent et de ceux qui l’écoutent.
Un disque à savourer lentement, comme une histoire qu’on se raconte au crépuscule.