Les grands ensembles

(Les Disques Maladroits – 2026)  

Durée 36’46 – 11 Titres 

https://www.facebook.com/Feutre.pop

Avec « Les grands ensembles », Feutre signe un deuxième album qui confirme la singularité d’un projet situé à la croisée de la pop indépendante française, de l’héritage sixties et d’une écriture contemporaine particulièrement attentive aux fractures comme aux élans du quotidien. Derrière ce nom volontairement discret se cache un trio qui a progressivement façonné une identité forte, refusant les effets de mode pour privilégier la profondeur des arrangements, la richesse mélodique et la précision du propos.

Né autour du bassiste et compositeur Michaël Korchia, Feutre s’est construit dans le sillage d’une première réalisation remarquée, en développant un univers où les influences de la pop orchestrée des années 60 et 70 rencontrent une sensibilité résolument actuelle. Aux côtés de Jérôme Excoffier à la guitare et de la chanteuse Elsa Leroyer, le groupe cultive un art de la nuance où chaque instrument trouve sa place sans jamais empiéter sur la force des chansons. Cette approche collective permet à Feutre de bâtir des morceaux sophistiqués mais accessibles, où la recherche sonore demeure toujours au service de l’émotion.

Le titre de l’album, « Les grands ensembles », trouve sa source dans une mémoire personnelle et urbaine. Bien plus qu’une simple référence architecturale, il devient ici un symbole des trajectoires humaines qui se croisent, s’éloignent ou se confrontent. C’est ce regard porté sur les individus au sein d’espaces collectifs qui irrigue l’ensemble du disque, transformant les décors du quotidien en terrain d’observation sensible des relations humaines.

Dès « L’indocile », qui ouvre l’album, Feutre affiche ses intentions. Une basse souple et mélodique, des harmonies élégantes et une écriture dense installent un climat aussi raffiné qu’immédiat. Le groupe poursuit cette exploration avec « Essentiels » et « 31 Décembre », où l’intime se mêle à une forme d’observation sociale discrète mais constante. Les chansons avancent sans emphase, préférant la suggestion à la démonstration.

La richesse de l’album tient également à la diversité de ses ambiances. « Place des Abbesses » évoque un certain romantisme urbain tandis que « Adam » se distingue par son intensité narrative et sa manière d’aborder les relations affectives avec franchise. La chanson-titre s’impose quant à elle comme l’une des pièces maîtresses du disque. Portée par une mélodie lumineuse, elle résume parfaitement cette tension permanente entre mémoire personnelle et dimension collective, entre les lieux et ceux qui les habitent.

Musicalement, Feutre excelle dans l’art d’équilibrer sophistication et évidence. Les claviers vintage apportent une couleur chaleureuse, les lignes de basse structurent l’ensemble avec élégance tandis que les guitares introduisent régulièrement des ruptures bienvenues qui empêchent les chansons de s’installer dans le confort. Cette capacité à créer du relief sans jamais perdre le fil mélodique constitue l’une des grandes réussites de l’album.

Plus loin, « Eté 82 » installe une mélancolie douce et cinématographique, « Gold Mine » dévoile des contours plus nerveux tandis que « Ma jolie » offre un moment de respiration empreint de délicatesse. Avec « Les gens sans visage », Feutre se montre plus incisif et propose une réflexion particulièrement pertinente sur notre époque, sans pour autant céder aux facilités du discours militant. Enfin, « Sens unique » referme l’album avec une ampleur presque contemplative qui laisse durablement son empreinte.

Ce qui frappe au fil de l’écoute, c’est la cohérence d’ensemble de l’œuvre. Les onze titres dialoguent entre eux et composent un récit où les questions de désir, de liberté, de mémoire et de coexistence prennent progressivement forme. Feutre réussit ainsi à conjuguer exigence artistique et pouvoir de séduction mélodique, offrant un disque qui révèle de nouveaux détails à chaque écoute.

Avec « Les grands ensembles », le trio franchit un cap important. Plus affirmé dans son écriture, plus audacieux dans ses arrangements et plus profond dans son propos, Feutre livre un album d’indie pop française particulièrement abouti, capable de séduire autant les amateurs de belles mélodies que les auditeurs en quête d’une véritable densité narrative. Une œuvre subtile et élégante qui confirme le groupe parmi les propositions les plus intéressantes de la scène indépendante francophone actuelle.

Share the Post:
Retour en haut