La voix des Nixes
(Akoufene – 2026)
Durée 37’15 – 12 Titres
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Il y a des groupes qui naissent comme des projets, et d’autres qui surgissent comme des évidences. Gøljan appartient à la seconde catégorie. On raconte que tout a commencé par un bouzouki irlandais, posé entre deux chopes, un soir où Jean‑Baptiste Mersiol et Olivier Lang ont compris qu’ils partageaient la même obsession, faire parler les siècles. Pas les reconstituer, pas les imiter, simplement les faire parler, comme on réveille une braise sous la cendre.
Depuis, Gøljan avance comme un duo de passeurs. Ils fouillent les manuscrits, les marges, les chansons de taverne, les complaintes oubliées, les refrains en langue d’oïl qui sentent la terre, le vin, la pluie sur les pierres. Ils y ajoutent leurs propres mots, leurs propres rythmes, leurs propres rires. Leur musique n’a rien d’un musée, c’est un atelier vivant, un lieu où les siècles se frôlent, se répondent, se contredisent parfois, mais finissent toujours par chanter ensemble.
Dans leurs concerts, on voit les instruments circuler comme des personnages, la vielle à roue qui ronfle comme un animal, les flûtes qui filent comme des oiseaux, les percussions qui frappent comme un cœur trop plein. Et au milieu, leurs voix, claires, droites, presque fraternelles, qui racontent des histoires d’amour, de guerre, de vin, de femmes, de saints, de diables, de tout ce qui fait que l’humanité, depuis mille ans, n’a jamais cessé de se débattre avec elle‑même.
Avec « La Voix des Nixes », leur sixième album, Gøljan quitte les chemins poussiéreux pour s’aventurer vers l’eau. L’album s’ouvre comme une berge au petit matin, un souffle, un frisson, un accord qui tremble. On croit d’abord entendre une simple introduction, mais non, c’est déjà une apparition. Une voix, lointaine, presque translucide. Une nixe, peut‑être. Ou bien l’écho d’un souvenir trop ancien pour être nommé.
Chaque morceau semble être un pas de plus dans un monde où l’eau parle, où les courants portent des secrets, où les femmes des rivières chantent pour séduire, prévenir, ou perdre. Les arrangements sont plus atmosphériques que dans leurs précédents travaux, nappes discrètes, percussions sourdes, cordes qui vibrent comme des filaments de lumière sous la surface.
La voix, surtout, est au centre. Par moments, elle se fait presque chuchotée, comme si elle craignait de troubler l’eau. A d’autres, elle se déploie en canon, en spirale, en appel‑réponse, comme un rituel ancien dont on aurait retrouvé les gestes.
On traverse l’album comme on traverse une histoire, avec un prélude clair comme une source, un chant d’avertissement, une danse trouble, un récit d’amour impossible, et un final où l’on ne sait plus très bien si l’on a rêvé ou si l’on a été ensorcelé. Les instruments jouent leur rôle avec une précision presque narrative, la flûte serpente, la vielle gronde, le bouzouki éclaire, les percussions ancrent, les voix guident.
On sent que Gøljan a voulu créer un cycle, un disque qui se tient, qui respire, qui raconte. Un disque qui ne cherche pas à séduire immédiatement, mais plutôt à envelopper. Un disque qui demande qu’on l’écoute comme on écoute une histoire qu’on ne veut pas interrompre.
« La Voix des Nixes » n’est pas un album spectaculaire. C’est un album habité, un album qui prend son temps, qui s’installe, qui murmure, qui appelle. Un album qui confirme que Gøljan n’est pas seulement un duo de musiciens mais également un atelier de mythes, un lieu où les légendes retrouvent leur souffle, où les voix anciennes reprennent corps.
On referme le disque comme on referme un livre d’heures, avec le sentiment d’avoir traversé quelque chose de plus vaste que soi.