Ashkara
(Me And My Other Records – 2026)
Durée 51’24 – 16 Titres
Il y a des formations qui ne se contentent pas de jouer ensemble, elles incarnent une idée, une nécessité, presque une urgence. Le Haytham Safia Qu4rtet appartient à cette catégorie rare. Installé aux Pays-Bas mais nourri de trajectoires multiples, le groupe est né autour du compositeur et joueur de oud, Haytham Safia, musicien originaire de Kofr Yassif, en Galilée, dont le parcours est marqué par les collaborations transversales et les projets qui bousculent les frontières. Safia, figure reconnue de la scène crossover, a toujours fait de son instrument un passeur, un oud qui raconte l’Orient, mais qui n’hésite jamais à dialoguer avec le jazz, la musique de chambre, les traditions européennes ou les pulsations africaines.
Autour de lui, trois personnalités fortes, trois univers qui se complètent sans jamais se confondre. Hanneke Ramselaar, formée au Conservatorium van Amsterdam, apporte l’élégance du hautbois et du cor anglais, mais aussi un travail d’arrangements d’une finesse remarquable. Eva van de Poll, violoncelliste caméléon, navigue avec aisance entre classique, klezmer, tango, improvisation et pop, son jeu, tantôt lyrique, tantôt percussif, donne au quartet une profondeur singulière. Enfin, Osama Meleegi, percussionniste soudanais installé à Amsterdam, issu d’une famille de musiciens de Khartoum, insuffle une énergie terrienne, organique, héritée de ses travaux sur les Sudanese Afrobeats.
A eux quatre, ils forment un ensemble où chaque voix compte, où chaque timbre raconte une histoire, où chaque composition devient un espace de rencontre. Et c’est précisément cette philosophie qui irrigue leur nouvel album, « Ashkara », dont le titre lui-même est un manifeste. « Ashkara », mot arabe du Levant, signifie évident, clair. Et dans un monde saturé de discours polarisants, le quartet choisit de rappeler une évidence simple, l’art peut encore relier, la musique peut encore apaiser, les cultures peuvent encore dialoguer. Le ton est donné, ce disque n’est pas seulement une collection de morceaux, c’est une déclaration.
L’album déroule seize compositions de Haytham Safia, arrangées par Hanneke Ramselaar, comme autant de paysages sonores. « Butterfly » ouvre l’album avec une délicatesse aérienne, presque cinématographique. « Ashkara », le morceau-titre, pose le cadre avec un oud lumineux, des lignes d’oboe qui s’élèvent comme une prière, une pulsation percussive qui ancre le tout. « Andalusian Vibes » rappelle les ponts historiques entre Orient et Méditerranée, « Breeze From Amsterdam » joue la carte du métissage assumé avec un souffle nord-européen porté par des instruments venus d’ailleurs.
« Maramia », « Tulip » ou « Olive Groove » sont autant de clins d’œil à des symboles, des plantes, des territoires. « Flowing Bach » est une merveille de dialogue entre tradition baroque et improvisation orientale, « Ode To Halim » rend hommage à une mémoire musicale qui traverse les générations, et « Zeno’s Paradox » clôt l’album sur une réflexion presque philosophique, la musique avance, mais elle ne cesse jamais de revenir à son point de départ. Chaque morceau est une pièce d’un puzzle plus vaste, celui d’une identité plurielle, d’un monde où les frontières ne sont que des lignes imaginaires.
L’enregistrement, réalisé par « Rogier Tampe » et magnifié par le mixage de « Marc Binnema », met en valeur la richesse des timbres, le grain du oud, la respiration du hautbois, la profondeur du violoncelle, la chaleur des percussions africaines. Rien n’est surproduit, tout est organique. On sent les doigts, les souffles, les peaux. On sent la salle. On sent la vie.
Ce qui force le respect dans « Ashkara », c’est la manière dont le quartet parvient à évoquer la paix sans tomber dans le cliché. Le disque n’est jamais décoratif, il est habité. Il porte une histoire, celle d’un musicien palestinien qui a fait de l’exil une force créatrice, mais aussi celle d’artistes européens qui ont choisi le dialogue plutôt que la fermeture, et enfin celle d’un percussionniste africain qui apporte le rythme du monde.
Le résultat est un album qui respire la compréhension, la curiosité, la bienveillance, mais aussi une forme de résistance douce, celle qui affirme que la beauté est un acte politique.