Resistance
(Quai Son Records – 2026)
Durée 47’58 – 10 Titres
Né en Guadeloupe, façonné par une histoire familiale où la résistance n’est pas un concept mais une expérience vécue, Jacques Schwarz‑Bart s’est imposé comme l’une des voix majeures du jazz contemporain. Installé à Boston après ses études au Berklee College of Music, où il enseigne aujourd’hui, il a bâti une œuvre singulière, à la croisée du gwoka jazz, du voodoo jazz, des traditions afro‑caribéennes et d’une spiritualité qui irrigue chaque note. Collaborateur de Roy Hargrove, D’Angelo, Erykah Badu, Meshell Ndegeocello ou Danilo Perez, il appartient à cette génération de musiciens capables de relier les racines à l’avant‑garde, la mémoire à l’invention, la lutte à la beauté.
Cette dimension de lutte, Jacques Schwarz‑Bart ne l’a jamais théorisée, il la porte. Son père, André Schwarz‑Bart, fut le plus jeune résistant de France et l’auteur du « Dernier des Justes » qui reçut le prix Goncourt en 1959. Avec sa mère Simone, il écrivit « La Mulâtresse Solitude », roman consacré à une figure emblématique de la résistance à l’esclavage en Guadeloupe. Entre antifascisme, mémoire coloniale et transmission, une filiation se dessine. Jacques la revendique, la transforme, et la transmet à son tour à son fils.
Avec « Resistance », publié fin aout chez Quai Son Records, Jacques Schwarz‑Bart signe un album qui n’est pas un simple projet, c’est un acte. Un geste artistique né d’une nécessité intime et politique. « Lorsque Trump est revenu au pouvoir, j’ai tout de suite compris ce qui était en train d’arriver… Je pouvais entrer dans une phase de dépression, ou, à travers mon art, trouver une source de sérénité avec ceux qui partagent mon inquiétude. La musique, c’est notre superpower. »
Ce trio sans instrument harmonique, saxophone ténor, contrebasse, batterie, est un choix radical. Pas de piano, pas de guitare, rien pour baliser l’harmonie, rien pour enfermer l’improvisation. Leur absence ouvre un espace de folie supplémentaire. Cette liberté structurelle devient le terrain d’une résistance sonore, d’une parole musicale qui refuse les cadres imposés.
Aux côtés de Jacques Schwarz‑Bart, deux partenaires de longue date, Arnaud Dolmen, batteur guadeloupéen, double lauréat des Victoires du Jazz et figure majeure du jazz français actuel, et Reggie Washington, contrebassiste new‑yorkais, compagnon de route de Steve Coleman, Branford Marsalis ou Cassandra Wilson, dont l’engagement musical et social fait écho au propos de l’album.
« Resistance » s’ouvre sur son titre éponyme, court manifeste où le saxophone avance comme une parole claire, déterminée, presque frontale. Le trio pose d’emblée le cadre avec une musique qui ne s’excuse pas d’exister, qui assume son rôle de réponse au monde. « Violetta », hommage à Violetta Chaville, pionnière afro‑caribéenne, est un bijou de concision. Jacques y sculpte une mélodie lumineuse, portée par un groove souple de Washington et une finesse rythmique de Dolmen qui rappelle combien ce trio sait dire beaucoup en peu de temps.
« Ezra », dédié à son fils, est l’un des sommets émotionnels du disque, une ballade ouverte, tendre, où la transmission devient souffle. À travers ce morceau, c’est toute la dimension intergénérationnelle du projet qui se révèle. Avec « Monte Pli Ho », chanté en créole, Dolmen apporte une couleur rituelle, presque cérémonielle. Le bouladjel, technique vocale guadeloupéenne, ancre le morceau dans une mémoire ancestrale qui irrigue l’album.
« Empathy » rappelle que la résistance peut être douce. « On résiste aussi par l’amour », dit Schwarz‑Bart.
Le trio y déploie une chaleur rare, un lyrisme sans emphase. « Konk a Lambi » est l’un des moments les plus puissants, la conque lambi, signal ancestral de résistance, devient motif musical. Le morceau avance comme une marche, une invocation.
Les hommages se poursuivent avec « Sarah », pour Sarah Maldoror, cinéaste et militante des indépendances africaines, avec « Maya », pour Maya Angelou, voix majeure de la liberté noire américaine, et avec « Song for Abraham S. », dédié à André Schwarz‑Bart, une pièce longue où le saxophone semble converser avec l’ombre du père. Enfin, « Neg Mawon » clôt l’album sur une figure emblématique de la résistance à l’esclavage. Le trio y trouve une intensité presque physique, comme si la musique reprenait le souffle de ceux qui ont refusé de plier.
Enregistré début février 2026 au Studio Quai Son, « Resistance » est un disque qui ne cherche pas la démonstration mais plutôt la vérité. Celle d’un musicien qui, face à l’autoritarisme, choisit la sérénité. Celle d’un héritier qui transforme la mémoire en acte. Celle d’un trio qui fait de la liberté formelle un espace de résistance.
Un album qui rappelle que le jazz, lorsqu’il assume son rôle historique, n’est pas seulement une musique, c’est également une manière de tenir debout.