Au bout du bout
(A Tout Va – Modulor – 2026)
Durée 32’57 – 10 Titres
https://www.facebook.com/LeBalJacquin
Il existe des formations qui ne se contentent pas de jouer, elles déplacent également l’air, les corps et les imaginaires. Le Bal Jacquin, quartet mené par l’accordéoniste, compositeur et explorateur de rythmes Eric Allard-Jacquin, appartient à cette famille-là. Né du désir de réinventer la fête, la danse et le collectif, le groupe s’est imposé comme l’un des projets les plus singuliers de la scène actuelle, loin des clichés du musette ou du folk, mais ancré dans une tradition essentielle, celle qui rassemble.
Autour de son initiateur, dont l’accordéon devient tour à tour souffle, pulsation, boussole et moteur, trois musiciens aux parcours contrastés composent un ensemble d’une cohérence rare. Le guitariste Matthis Pascaud, figure du jazz électrique, qui apporte des textures nerveuses, des improvisations tendues et une modernité qui électrise le bal. Le bassiste François Lapeyssonnie qui installe une assise souple et organique, un groove qui respire et qui porte. Et enfin le batteur Arthur Alard, à la croisée du jazz, du groove et des musiques du monde, qui impulse un mouvement subtil, précis, toujours en dialogue avec les autres.
Le Bal Jacquin, c’est un bal libre, un espace où les traditions se frottent aux inventions contemporaines, où les rythmes voyagent de la Méditerranée à l’Afrique de l’Ouest, des bayous américains aux bals populaires d’Europe centrale. On y entend des transes boisées, des récits voyageurs à la Ry Cooder, des jeux de langue et de souffle qui rappellent André Minvielle. La voix, rare mais essentielle, surgit comme un éclat, un appel, un geste poétique.
Premier album du quartet, « Au bout du bout » est avant toute autre chose un manifeste musical qui revendique l’imaginaire, la danse et l’ouverture comme forces vitales. L’ouvrage se présente comme un disque de résistance, contre les clichés qui collent à l’accordéon, contre les replis identitaires, contre la tentation de se laisser engloutir par ses propres douleurs. Ici, la musique remet le cœur au centre, et tout ce qui menace de l’arrêter à la périphérie.
Les dix compositions d’Éric Allard-Jacquin avancent comme un voyage polyrythmique, une traversée de paysages sonores où l’accordéon dialogue avec les guitares électriques, les percussions fines, les basses profondes. Le quartet joue serré, mais jamais fermé, chaque morceau respire, s’ouvre, invite.
Deux invités viennent d’ailleurs élargir encore la palette du groupe, Camille Bazbaz apporte sur le morceau titre son grain de voix feutré, son groove nonchalant, et une sensualité qui se marie naturellement à l’univers du Bal Jacquin. Et Oriane Lacaille, sur « Fanm tambour », insuffle une lumière créole, une énergie tellurique, un chant qui relie les corps et les terres. Ces collaborations ne sont pas de simples ornements mais plutôt un prolongement de l’esprit du disque, qui est celui du partage, de la circulation, de l’attention au monde.
Les morceaux oscillent entre transe instrumentale, rythmes chaloupés, envolées poétiques. La danse n’est jamais un prétexte, elle est un principe, une manière de remettre les choses en mouvement, de replacer le vivant au centre. L’accordéon, loin des caricatures, devient un instrument-monde. Il porte les mélodies, mais aussi les respirations, les silences, les tensions. Il parle autant qu’il joue. La guitare de Matthis Pascaud, tantôt rugueuse, tantôt aérienne, crée des ponts entre les continents. La basse et la batterie, elles, sculptent un terrain fertile où tout peut advenir.
Le résultat est un album généreux, vibrant, profondément contemporain, qui refuse les frontières et les assignations. Un disque qui danse, qui pense, qui soigne. Un disque qui, comme son titre l’indique, regarde vers l’horizon et choisit l’avenir.