Live at BJ’S Lounge 

(Made Wright Records – 2026)  

Durée 82’57 – 14 Titres 

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Il y a des musiciens dont la légende se bâtit à coups de disques impeccables, de tournées bien huilées et de trophées alignés sur une étagère. Et puis il y a ceux dont la simple existence raconte déjà une histoire plus forte que n’importe quel roman noir. Little Freddie King fait partie de ceux‑là. Né un 19 juillet 1940 brûlant à McComb, Mississippi, cousin de Lightnin’ Hopkins, gamin du Delta élevé dans la poussière et les champs, il apprend la guitare dans les mains de son père avant de filer, à quatorze ans, vers La Nouvelle‑Orléans. Une fugue, oui, mais surtout une naissance. La ville deviendra son royaume, son refuge, son théâtre.

C’est dans les bars les plus rugueux de NOLA qu’il taille son identité musicale, un blues hypnotique, dépouillé, moite comme une nuit d’août, qu’il baptise swamp boogie. Un son brut, enraciné dans le downhome blues mais traversé par l’électricité urbaine de sa ville d’adoption. Depuis plus de trente ans, ce son résonne chaque semaine au BJ’s Lounge, ce bar poisseux de Bywater où Freddie est chez lui comme nulle part ailleurs. Un mur entier porte d’ailleurs son visage, immense, fier, comme un drapeau planté dans son territoire.

Deux mois après y avoir fêté ses 85 ans, entouré de voisins, d’habitués, de musiciens qui le considèrent comme un pilier, on installe quelques micros pour capter un concert de plus, un instantané parmi tant d’autres dans une carrière longue de soixante ans. Personne ne sait encore que ce soir‑là deviendra un document essentiel. Car peu après, Freddie est victime d’un grave accident de vélo, son fidèle destrier depuis toujours. Il survit, encore. Comme il a survécu aux balles perdues, aux accidents de voiture, à une électrocution, aux ouragans. Mais cette fois, les séquelles sont lourdes avec une paralysie partielle qui l’empêche désormais de jouer de la guitare.

Alors ce double album prend une autre couleur. Une gravité. Une urgence. Produit par son batteur de toujours, “Wacko” Wade Wright, avec Robert Louis Di Tullio Jr à l’harmonica et Robert Snow Sr à la basse, « Live At BJ’s Lounge » capture Freddie dans son élément le plus pur, un juke‑joint de quartier où la musique transpire, où les murs vibrent, où chaque note semble sortir d’un corps cabossé mais indestructible.

Quatorze titres, dont neuf originaux, pour traverser son univers. Un blues qui n’appartient qu’à lui, râpeux, rampant, hypnotique. Une voix qui porte 85 ans de survie, de dignité, de nuits trop longues et de miracles silencieux.  

Parmi les sommets, « Bus Station Blues », où il montre une dernière fois ce que ses doigts savaient faire, ou « Pocket Full Of Money », un blues à double fond comme il les aime. « Cracked Head Joe » nous ramène dans les marges de La Nouvelle‑Orléans, là où Freddie a toujours observé les âmes cabossées.

Les reprises, elles, ne sont jamais des hommages figés. « My Gal Josephine » retrouve un swing de trottoir, « Scratch My Back » devient moite et sensuelle, « Smokestack Lightning » se transforme en mantra électrique, « Mojo Hand », rebaptisée « Going Down To Louisiana », prend des accents incantatoires, et « Boogie Chillun », devenue « Boogie Children », s’enfonce dans une transe hypnotique. Et puis il y a « Train Wreck », final déchaîné, comme si le train de sa vie refusait encore une fois de freiner, malgré les drames, malgré les obstacles.

Au‑delà de la musique, ce disque est aussi un geste de solidarité. Freddie, aujourd’hui diminué, doit affronter une nouvelle épreuve puisque le loyer de sa petite maison à loyer modéré, dans le quartier des musiciens reconstruit après Katrina, a été brutalement doublé après un rachat par des investisseurs sans scrupules. Acheter ce disque, c’est donc plus qu’écouter un grand moment de blues. C’est aider un homme à traverser une tempête de plus, lui qui a tant donné à sa ville et à la musique.

« Live At BJ’s Lounge » n’est pas seulement un album live. C’est un testament. Un cri de vie. Un morceau d’histoire. Le blues dans ce qu’il a de plus vrai, de plus humain, de plus brûlant. Little Freddie King y apparaît tel qu’il est, un survivant, un conteur, un musicien unique, l’un des derniers rois du juke‑joint.

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