Nearness
(Blues & Greens And Candid Records – 2026)
Durée 48’39 – 11 Titres
Il y a des duos qui naissent d’une idée, d’un projet, d’une commande. Et puis il y a ceux qui surgissent comme une évidence, presque comme un appel. La relation artistique entre Lizz Wright, voix majeure du jazz contemporain, et Kenny Banks Sr., pianiste atlanteen au toucher aussi ample qu’introspectif, appartient à cette seconde catégorie.
Née en Géorgie, Lizz Wright a toujours porté en elle cette tension fertile entre le gospel de son enfance, la poésie des songwriters américains et une manière très personnelle d’habiter le silence. Depuis « Salt » en 2003 jusqu’à « Shadow » en 2024, sa discographie trace un chemin d’intériorité lumineuse, où chaque album semble être une étape vers une forme de vérité plus dépouillée, plus essentielle.
Kenny Banks Sr., lui, est un artisan du piano comme on en rencontre peu, enraciné dans le blues, nourri de jazz classique, mais toujours en quête d’un espace où la spiritualité et la mélodie se rejoignent. Sa réputation, forgée sur les scènes d’Atlanta, repose autant sur son élégance que sur sa capacité à écouter, à respirer avec l’autre.
Leur histoire commune commence lors d’une jam informelle. Wright, encore jeune chanteuse, s’avance vers le piano de Banks pour interpréter quelques standards. Le public en réclame davantage. Elle n’a rien de prêt. Alors elle se tourne vers lui et lui demande s’il peut jouer « Amazing Grace ». Banks sourit, baisse les yeux vers le clavier… et transforme l’hymne en un blues profond.
Ce moment, Wright le décrit comme un séisme intérieur : « Je n’avais jamais chanté un blues. Je n’avais jamais senti la prière, le désir, la confusion et la ferveur se mêler ainsi ». Banks, lui, résume simplement : « Elle avait déjà ce truc. Une présence qui commande l’attention ».
Depuis, il est devenu l’un de ses collaborateurs les plus fidèles, participant à la plupart de ses albums et façonnant, dans l’ombre, une part essentielle de son univers sonore. « Nearness » est l’expression la plus intime de cette longue conversation musicale.
Produit par Chris Bruce, « Nearness » est un disque de dépouillement assumé avec onze titres, un piano, une voix, et une confiance absolue dans la force du répertoire. Standards, spirituals, ballades intemporelles… Wright et Banks ne cherchent pas à réinventer ces pièces, mais à les réhabiter, à les réaccorder à leur propre histoire.
L’album s’ouvre sur « The Nearness Of You », ballade de Hoagy Carmichael que Wright porte depuis longtemps dans son répertoire. Ici, elle la chante comme une confidence, presque comme une lettre adressée à Banks. Le piano, ample et feutré, lui offre un écrin où chaque respiration compte. On comprend immédiatement pourquoi ce titre donne son nom à l’album, la proximité, la présence, l’écoute sont les véritables sujets du disque.
Le travail sur les spirituals est l’un des sommets de l’album. Dans « Soon I Will Be Done », Wright parle de sortir les vieux outils du musée et les passer à la meule pour les rendre à nouveau tranchants. C’est exactement ce qui se produit, la tradition n’est pas citée, elle est réactivée. Le chant devient une prière en mouvement, le piano une pulsation intérieure.
« Amazing Grace », dévoilé en single, est le cœur émotionnel du projet. Le duo revisite ce moment fondateur de leur histoire, mais avec la maturité de deux artistes qui ont cheminé ensemble pendant des années. Wright y chante avec une intensité retenue, presque chuchotée, tandis que Banks creuse le blues dans ses harmonies comme s’il cherchait à atteindre la source même du morceau.
Les standards jazz trouvent eux aussi une nouvelle vie. « All The Things You Are » devient une méditation harmonique, débarrassée de toute virtuosité superflue, « Just You, Just Me » prend des accents de conversation intime, comme si les deux artistes se répondaient dans un salon déserté. « Jazz Ain’t Nothin’ But Soul » rappelle que Wright, même dans la sobriété, reste une chanteuse profondément ancrée dans le groove. Et le final, « Circling », est une boucle parfaite, un morceau qui tourne sur lui-même, comme une prière circulaire, et qui laisse l’auditeur dans un état de calme vibrant.
« Nearness » n’est pas un disque démonstratif. C’est un album de gratitude, de reconnaissance, de compagnonnage. Wright y célèbre un maître, un ami, un partenaire artistique. Banks y célèbre une voix qui l’a inspiré autant qu’il l’a guidée.
En duo, ils créent un espace rare, un lieu où le jazz, le blues et le gospel ne sont plus des genres, mais des manières d’être au monde. Un lieu où la simplicité devient une forme de courage. Un lieu où la proximité, « Nearness », est une force transformatrice.