Lézardes

(Zéro Égal Petit Intérieur – 2026)  

Durée 51’07 – 3 Titres 

https://romebuycenight.bandcamp.com

Rome Buyce Night appartient à ces groupes qui avancent loin des projecteurs, mais dont la trajectoire dessine une véritable cartographie souterraine de la scène instrumentale française. Formé en 2000, le quatuor n’a jamais cherché à se fixer dans un genre, préférant circuler librement entre post‑rock, psychédélisme, noise, krautrock, spoken word et musiques improvisées. Une esthétique mouvante, artisanale, entièrement façonnée par le groupe lui‑même, enregistrement, mixage, production, illustration, diffusion… tout passe par leur propre structure, le label Zéro Égal Petit Intérieur, fondé en 2010.

Cette autonomie n’est pas un manifeste, mais une manière d’être. Rome Buyce Night fonctionne comme un atelier sonore, un espace où l’on expérimente, où l’on assemble, où l’on laisse les idées se fissurer pour mieux en faire surgir d’autres. Les musiciens, Guillaume Collet à la basse, Antoine Ducoin et Jérôme Orsoni aux guitares et Romain Piegay à la batterie, vivent entre Paris, Rouen et Nantes, mais se retrouvent toujours dans un même geste, une même respiration collective. Leur histoire est celle d’un groupe qui refuse la fixité, qui préfère la dérive à la démonstration, la texture au spectaculaire, l’instant à la structure.

Avec « Lézardes », Rome Buyce Night revient à l’essentiel, l’improvisation. L’album, enregistré live d’une traite dans le studio FTS, niché dans les entrailles d’un vieux parking souterrain de Saint‑Cloud, porte en lui cette atmosphère de sous‑sol, de murs qui travaillent, de lumière qui filtre par les craquelures. Le groupe le dit clairement, ici, rien n’est écrit, pas de voix, pas de chant, pas de direction fixée à l’avance. 

Dès les premières minutes, la musique s’étire, se cherche, se fissure. Les guitares avancent comme des lignes de fuite, la basse creuse des cavités, la batterie respire plus qu’elle ne frappe. On pense à Tortoise ou Do Make Say Think, non pour l’imitation, mais pour cette manière de laisser la forme se construire en temps réel, dans une tension souple, organique, presque liquide. Le groupe cite aussi l’esprit suspendu de « In A Silent Way » de Miles Davis, non pour le jazz mais pour cette façon de laisser la musique exister dans l’instant, sans filet, sans plan. 

« Lézardes » n’est pas un disque de démonstration, ni un manifeste post‑rock monumental. C’est un album de textures, de matières, de surgissements. Une musique qui avance seule, comme si elle se frayait un chemin dans un réseau de galeries oubliées. Les ruptures sont discrètes mais décisives, les montées sont primitives, les respirations suspendues. On y retrouve ce que Rome Buyce Night communique le mieux en concert, une sensation de paysage, de déplacement, de clair‑obscur.

Le groupe signe sans doute son album le plus libre, le plus nu, le plus fidèle à son geste initial. « Lézardes » est un disque d’ambient souterrain, de post‑rock fissuré, de rock improvisé. Une musique de sous‑sol, de craquelures, de lumière qui passe par les failles. Une musique qui ne cherche pas à être spectaculaire, mais à être vraie, dans l’instant, dans le souffle, dans la matière.

Rome Buyce Night poursuit son chemin singulier, loin des codes, loin des attentes, mais au plus près de ce qui fait la force d’un groupe instrumental, la capacité à créer un espace, une atmosphère, un monde. Cet album en est la preuve éclatante. C’est un disque qui ne se raconte pas mais qui se traverse.

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