Pull up the roots
(Gulf Coast Records – 2026)
Durée 23’22 – 6 Titres
https://www.officialboneshakers.com
Depuis plus de trois décennies, The Boneshakers cultivent une identité musicale unique au carrefour du blues, de la soul, du rhythm’n’blues et du rock américain. Fondé autour du guitariste Randy Jacobs, musicien reconnu pour son passage au sein de Was (Not Was), le groupe s’est imposé au fil des années comme une référence incontournable grâce à son énergie scénique, son goût du groove et son approche sans compromis de la musique. Loin des effets de mode, The Boneshakers a toujours privilégié l’authenticité, bâtissant une discographie solide où se croisent l’héritage de Detroit, les parfums de La Nouvelle-Orléans et la puissance du blues contemporain.
L’arrivée de la chanteuse Jenny Langer a ouvert un nouveau chapitre particulièrement inspiré. Avec son timbre habité, capable d’alterner douceur soul et intensité rugueuse, elle forme avec Randy Jacobs un tandem particulièrement complémentaire. Ensemble, ils perpétuent l’esprit originel du groupe tout en lui insufflant une vitalité nouvelle. Cette capacité à évoluer sans renier ses racines constitue d’ailleurs l’une des grandes forces des Boneshakers, un collectif qui n’a jamais cessé d’explorer de nouveaux territoires tout en restant fidèle à une vision profondément humaine et organique de la musique.
Avec « Pull Up The Roots: The Berlin & Hotel Sessions », leur deuxième réalisation pour Gulf Coast Records, les Américains proposent un disque qui va à l’essentiel. Exit les artifices de production et les arrangements sophistiqués, ici, tout repose sur les chansons, les musiciens et l’émotion brute. Enregistrées principalement à Berlin avant d’être complétées au gré des déplacements du groupe, parfois même dans des chambres d’hôtel ou de motel entre deux concerts, ces sessions possèdent une spontanéité rare. On y ressent le plaisir simple de jouer, de créer et de capturer l’instant sans chercher à le polir excessivement.
Dès l’ouverture avec « Your Luck Won’t Last », les Boneshakers imposent cette esthétique dépouillée qui laisse respirer chaque instrument. La voix de Jenny Langer occupe naturellement l’espace tandis que les guitares acoustiques et les percussions dessinent un cadre chaleureux et intimiste. L’interprétation de « Help The Poor » confirme immédiatement la pertinence de cette démarche, la chanson gagne en profondeur émotionnelle grâce à une lecture pleine de nuances où chaque silence devient aussi important que les notes elles-mêmes.
Pièce centrale de l’album, « Pull Up The Roots » résume à elle seule l’esprit du projet. Portée par un groove subtil et une interprétation particulièrement inspirée, elle met en lumière la capacité du groupe à réinventer son propre langage tout en conservant cette couleur soul-blues immédiatement identifiable. A l’inverse, « Eat A Peach », l’une des compositions originales du recueil, apporte une touche de légèreté mélodique et démontre que l’inspiration des Boneshakers demeure intacte après tant d’années de carrière.
L’ambiance change encore avec « Fire On The Bayou », qui rappelle les liens profonds entretenus par le groupe avec les traditions musicales louisianaises. Le morceau dégage une chaleur presque marécageuse, soutenue par un remarquable travail collectif où chaque musicien trouve sa place sans jamais chercher à dominer l’ensemble. Enfin, « Fly On The Wall » clôture l’écoute avec élégance, comme si l’auditeur assistait à une dernière répétition capturée sur le vif avant que les lumières ne s’éteignent.
Cette réussite doit également beaucoup aux musiciens qui accompagnent le noyau dur des Boneshakers. Les interventions de Holly Montgomery à la basse et aux chœurs, d’Arthur Thompson aux percussions, ainsi que les contributions de Joe Sublett, Mark Pender, Jon Gilutin et Oliver Leiber enrichissent discrètement les arrangements sans jamais dénaturer l’atmosphère intimiste recherchée. Chacun apporte sa couleur tout en servant une vision collective fondée sur l’écoute et le partage.
A une époque où la technologie permet de corriger la moindre imperfection, « Pull Up The Roots: The Berlin & Hotel Sessions » prend le parti inverse. L’album célèbre les aspérités, les respirations et les émotions capturées sur le moment. Cette sincérité lui confère une force particulière et rappelle que les grandes chansons n’ont pas besoin d’être dissimulées derrière une production massive pour toucher leur cible. Plus qu’un simple EP, cette réalisation apparaît comme une déclaration d’intention artistique, celle d’un groupe suffisamment sûr de son talent pour se présenter sans filet. Et lorsque le résultat atteint un tel niveau d’authenticité, difficile de ne pas saluer la démarche. The Boneshakers livrent ici l’une de leurs œuvres les plus sincères et les plus attachantes, un disque à taille humaine qui confirme qu’après plus de trente ans de carrière, leurs racines sont plus vivantes que jamais.