We were made for these times
(Asphalt Tango Records – 2026)
Durée 61’48 – 12 Titres
Nés en 1986 dans l’effervescence de l’East Village new-yorkais, The Klezmatics ont bâti en quatre décennies une œuvre unique, à la fois profondément enracinée dans la tradition yiddish et résolument tournée vers l’avenir. Là où d’autres se contentaient de préserver un patrimoine, eux ont choisi de le réinventer, de le confronter au monde, de l’ouvrir aux colères, aux espoirs et aux métissages de leur époque. Leur klezmer n’a jamais été un musée, c’est une musique vivante, politique, joyeuse, traversée d’un souffle punk, d’élans jazz, de ferveur gospel et d’une conscience sociale qui ne s’est jamais démentie.
Seul groupe klezmer à avoir remporté un Grammy, The Klezmatics ont toujours fait de la scène un espace de résistance et de communion. Leur histoire est marquée par des collaborations audacieuses, des projets transfrontaliers, des hommages à Woody Guthrie comme des plongées dans la poésie yiddish révolutionnaire. Leur identité repose sur une conviction simple, la musique peut être un outil de mémoire, un refuge, mais aussi une arme douce pour affronter les fractures du monde.
Pour célébrer leurs quarante ans, The Klezmatics ne se contentent pas d’un album anniversaire. « We Were Made For These Times » est un manifeste, une réponse artistique à un monde secoué par les débats sur l’immigration, le travail, l’identité et l’appartenance. Le groupe y affirme que la tradition n’est pas un sanctuaire figé, mais un acte. Un geste. Une manière de se tenir debout.
Dès les premières mesures, l’album rappelle que le klezmer est né des marges, des exils, des luttes, et qu’il porte en lui une énergie de survie et de solidarité. Les Klezmatics y convoquent des voix de résistance, de Woody Guthrie à Holly Near, de poètes yiddish engagés à des héritages musicaux venus d’ailleurs, pour tisser un récit profondément contemporain.
Musicalement, l’album est un tourbillon, clarinettes et violons virevoltent, les cuivres s’enflamment, les percussions s’ouvrent à des rythmes venus d’Amérique latine ou de la mer Noire, les voix se mêlent en un chœur vibrant. Visuellement, le projet adopte une esthétique de l’affiche militante, inspirée des linogravures, où les mains, levées, tendues, protectrices ou travailleuses, deviennent des symboles d’action collective.
Fidèles à leur goût du dialogue, The Klezmatics invitent une constellation d’artistes, en accueillant la puissance vocale de Sofía Rei, l’énergie percussive du collectif colombien La Manga, la ferveur gospel de Joshua Nelson et du Lavender Light Gospel Choir, la virtuosité du guitariste tatar Enver İzmaylov, les élans free-jazz de William Parker et James Brandon Lewis ou encore la présence élégante de Janis Siegel. Ces collaborations ne sont jamais décoratives, elles prolongent le propos de l’album, qui célèbre les solidarités transfrontalières et les héritages partagés.
L’album alterne entre danses frénétiques, chants de lutte, élégies et célébrations. On y trouve des freylekhs jubilatoires qui rappellent que la joie peut être un acte de résistance, des chants de mémoire qui portent les voix des opprimés et des compositions originales qui affirment que le klezmer peut encore surprendre, déranger, émouvoir.
Le titre « We Were Made For These Times », inspiré d’un texte de Clarissa Pinkola Estés, résume l’esprit du disque, la volonté ne pas céder au découragement, de transformer l’inquiétude en action et de faire de la musique un espace de courage partagé.
Avec cet effort, The Klezmatics signent l’un de leurs albums les plus forts, les plus cohérents, les plus nécessaires. Quarante ans après leurs débuts, ils prouvent que le klezmer n’est pas seulement une tradition à transmettre, mais une force à activer. Leur musique parle d’exil, de travail, de foi, de communauté, mais surtout d’humanité.
Dans un monde fragmenté, ils rappellent que l’art peut encore et toujours rassembler, consoler, éveiller. Et qu’effectivement, nous sommes faits pour ces temps, à condition de les traverser ensemble.