Bluesman
(Jitterburg Records – 2026)
Durée 40’59 – 11 Titres
Dans un monde où le blues se réinvente sans cesse, certains artistes demeurent les gardiens d’une tradition qu’ils font vivre avec passion, sincérité et une impressionnante longévité. C’est le cas de Wailin’ Al Walker, musicien canadien dont le parcours épouse depuis près d’un demi-siècle les contours de cette musique profondément enracinée dans l’expérience humaine. Figure incontournable de la scène blues de Vancouver, guitariste, chanteur, auteur-compositeur, producteur et chef d’orchestre du Wailin’ Walker Band, il s’est forgé au fil des décennies une réputation solide grâce à un jeu de guitare incisif, une voix affirmée et une fidélité sans faille à l’esprit du blues.
L’histoire discographique de Walker remonte à la fin des années 70 avec son groupe The Houserockers, point de départ d’une carrière qui n’a jamais cessé d’avancer. Album après album, il a bâti un catalogue remarquable dans lequel se côtoient rockin’ blues, rhythm’n’blues électrique et blues traditionnel, le tout porté par une vision artistique très personnelle. Son indépendance constitue d’ailleurs l’une de ses grandes forces puisque, au fil des années, il a pris en charge l’écriture, la production, l’enregistrement et le mixage de ses œuvres, façonnant ainsi un son immédiatement identifiable. Plusieurs de ses réalisations ont connu un beau succès dans les classements spécialisés, tant au Canada qu’à l’international, confirmant la place singulière qu’il occupe sur la scène blues contemporaine.
La légitimité de Wailin’ Al Walker ne repose pas uniquement sur sa discographie. Au cours de sa carrière, il a côtoyé quelques-unes des plus grandes figures du blues, bénéficiant notamment des conseils de maîtres tels que Buddy Guy, Otis Rush ou encore Pee Wee Crayton, tout en partageant la scène avec des artistes du calibre de Johnny Winter, George Thorogood et Stevie Ray Vaughan. Une trajectoire qui témoigne autant de son talent que du respect que lui voue le milieu depuis des décennies.
C’est avec ce bagage impressionnant qu’il revient aujourd’hui avec« Bluesman », huitième album studio autoproduit et nouvelle démonstration de son attachement viscéral à la musique qui a façonné sa vie. Dès les premières mesures, l’album affiche sa couleur avec un blues électrique robuste, sans artifices inutiles, servi par une formation soudée où brillent les contributions de Bruce O’Neill à la basse, Marko Ibarra à la batterie, Darryl Havers et Dave Webb aux claviers ainsi que Jerry Cook au saxophone.
Le disque alterne compositions personnelles et relectures soigneusement choisies, offrant un équilibre convaincant entre respect des traditions et expression personnelle. Des titres comme « Go Getter », « Cadillac Car » ou encore « Girl Of Mine » rappellent à quel point Walker maîtrise l’art du blues énergique et direct, celui qui donne autant envie de tendre l’oreille que de battre la mesure du pied. Son jeu de guitare s’y montre précis, nerveux et toujours au service du morceau plutôt que de la démonstration.
Parmi les moments marquants figurent « Too Many Bills », porté par une dynamique particulièrement efficace, mais aussi « It Takes Time », hommage assumé à l’un des musiciens qui ont marqué son parcours. Plus émouvants encore, « Drink Muddy Water » et « Never Getting Old » apportent une profondeur supplémentaire à l’ensemble. Le premier revêt une dimension particulière puisqu’il accueille la dernière prestation enregistrée du regretté Jerry Doucette, tandis que le second prolonge l’héritage créatif partagé avec Evan Johns. Sans jamais sombrer dans la nostalgie, Walker y laisse affleurer une émotion authentique qui confère à l’album une véritable épaisseur humaine.
L’instrumental « Blues Hour » mérite lui aussi une attention particulière. Véritable respiration au cœur du disque, il permet aux musiciens de démontrer toute leur complicité et rappelle combien le blues reste avant tout une musique de dialogue entre instrumentistes.
A une époque où nombre d’artistes cherchent à réinventer le genre, Wailin’ Al Walker rappelle avec élégance qu’il est parfois plus difficile, et souvent plus noble, de rester fidèle à l’essence même du blues. « Bluesman » n’est pas seulement le titre d’un album, c’est la profession de foi d’un musicien qui consacre sa vie à cette musique depuis près de cinquante ans et qui continue de la défendre avec la même conviction qu’à ses débuts. Un disque solide, généreux et profondément habité, signé par un artiste qui mérite pleinement son statut de vétéran respecté du blues nord-américain.