PINETOP PERKINS FOUNDATION WORKSHOP à CLARKSDALE (USA)

PINETOP PERKINS FOUNDATION WORKSHOP
SHACK UP INN – CLARKSDALE (USA)
Du 16 au 20 juin 2026

https://pinetopperkinsfoundation.org

Il y a des voyages qui ne se racontent pas seulement en kilomètres, mais en vibrations. Des voyages où chaque étape, chaque rencontre, chaque note jouée ou entendue devient un jalon dans la construction d’un musicien. C’est ce qu’ont vécu Enzo Cappadona et Viggo Bjerkhagen, deux jeunes talents européens invités par l’European Blues Union à plonger au cœur du Mississippi, là où le blues n’est pas un style mais une respiration. Le tout avec un accompagnement soigné réalisé par France Blues et Zicazic. Pendant une dizaine de jours, les jeunes ont traversé Memphis, Como, Avalon, Greenwood, Bentonia, Jackson et Clarksdale, accompagnés un temps par le jeune guitariste anglais Rhys John Stygall. Un périple dense, exigeant, parfois bouleversant, qui les a menés jusqu’au Pinetop Perkins Foundation Workshop, véritable sanctuaire pédagogique du blues. Voici leur histoire.

Enzo arrive le premier. Il sort de l’aéroport encore engourdi par le vol, mais Memphis ne lui laisse aucun répit. A peine le temps de déposer ses affaires qu’il se retrouve au Blues City Café, plongé dans une salle pleine, chaude, bruyante, où Rodd Bland est en feu sur scène. Le fils de Bobby Bland, derrière sa batterie, donne une leçon de groove. Enzo regarde, écoute, absorbe. Il comprend immédiatement qu’ici, le blues n’est pas un patrimoine, c’est un organisme vivant.

Les premiers jours sont consacrés à la découverte de la ville … Les magasins de musique bien entendu, mais aussi I Am A Man Plazza, juste à côté des ruines de Clayborn Temple dévasté l’an dernier par un incendie, puis le National Civil Rights Museum, installé dans l’ancien Lorraine Motel, où l’assassinat de Martin Luther King résonne encore dans les murs. Et bien entendu Sun Studio, laboratoire créatif où archives, photos et sons racontent une autre histoire de Memphis.

Le passage par Soulsville sera l’occasion de jeter un œil sur la maison natale d’Aretha Franklin mais aussi sur Royal Studio, malheureusement désert lors de notre visite, et de déjeuner au très fameux Four Way Restaurant, une alternative bienvenue entre les déjeuners au Majestic Grill et les diners au Blues City Café et au Central BBQ, parce qu’à Memphis, la musique et le barbecue sont deux religions. Enzo se familiarise avec les rues, les odeurs, les voix. Il n’a pas encore joué une seule note, mais déjà, quelque chose en lui a changé.

Aux Etats-Unis, le dimanche n’est pas un jour comme les autres. Il est sacré, musical, communautaire. Enzo se retrouve à la Peace Baptist Church, une église modeste mais vibrante, où la chorale fait trembler les murs. Les voix montent, puissantes, habitées. Les fidèles se lèvent, frappent dans leurs mains, répondent aux chants. C’est une communion totale. A un moment, le pasteur l’invite à se présenter et à partager un morceau. Enzo hésite une seconde, puis accepte. Il prend une guitare, s’avance, et joue un morceau simple, profond, presque murmuré. La salle écoute. Puis répond. Les “Amen” fusent, les sourires s’élargissent. Ce n’est pas un concert. C’est un rite de passage. Enzo ressort bouleversé. Il vient de comprendre quelque chose d’essentiel, ici, la musique n’est pas un spectacle, c’est un lien.

Lorsque Viggo Bjerkhagen rejoint l’aventure, le voyage prend une nouvelle dimension. Avec eux, il y a Rhys John Stygall, jeune guitariste anglais brillant, curieux, passionné, qui ne pourra malheureusement pas rester jusqu’au bout. Le trio quitte Memphis pour suivre la route mythique du blues. Un itinéraire que des milliers de passionnés ont emprunté, mais que chacun réinvente. On passe par Como, sur les traces de Fred McDowell, le maître du slide. Les jeunes musiciens marchent vers sa tombe dans un silence respectueux, comme si le sol lui-même vibrait encore. On arrive ensuite à Avalon, le village de Mississippi John Hurt, minuscule, presque irréel. Une maison, une stèle au milieu des bois, un champ. Et pourtant, une présence immense.

Et bientôt Greenwood, la ville où Robert Johnson a vécu, joué, disparu. Le mythe plane, insaisissable, mais palpable … un temps de recueil avant de rejoindre Bentonia, le royaume du Bentonia Blues, ce style unique, tendu, presque spectral, incarné par Skip James et aujourd’hui par Jimmy “Duck” Holmes qui nous accueille sous une pluie battante dans son Blue Front Café. Les jeunes musiciens y sentent une autre forme de blues, plus sombre, plus intérieur. Le soir, à Jackson, ils participent à une jam au Hal & Mal’s, institution locale. Enzo, Viggo et Rhys montent sur scène. Le public écoute, réagit, encourage. C’est leur première vraie confrontation avec la scène américaine. Ils en ressortent galvanisés.

Retour vers le Nord avec un rapide arrêt à Belzoni, ville natale de Pinetop Perkins, puis une étape obligée à Indianola pour la visite du BB King Museum & Delta Interpretive Center, un lieu chargé d’histoire qui raconte celle du guitariste de légende mais qui accueille également sa sépulture dans un magnifique mémorial construit spécialement pour lui. Un clin d’œil au Club Ebony à quelques centaines de mètres du musée et on file maintenant vers Clarksdale, le cœur battant du voyage, non sans faire un arrêt à Tutwiler pour y voir ses célèbres fresques et la tombe de Sonny Boy Williamson, deuxième du nom.    

Clarksdale n’est pas une ville, c’est un mythe incarné. Le Crossroads, le Delta Blues Museum, les juke joints, les façades décrépites, les guitares qui résonnent dans les rues … Tout ici respire le blues. C’est là que commence le Pinetop Perkins Foundation Workshop, point culminant du voyage. Le stage est dirigé par des musiciens chevronnés, pédagogues exigeants, gardiens d’une tradition vivante. Enzo et Viggo y découvrent une autre manière d’apprendre, directe, incarnée, sans artifices. On y travaille la dynamique, l’intention, la respiration musicale, le jeu en groupe, l’écoute, l’interaction, mais on y apprend également l’histoire du blues, la transmission orale, les anecdotes de scène. Les journées sont longues, denses, parfois épuisantes. Mais les résultats sont fulgurants. Enzo gagne en précision, en assurance, en présence. Viggo développe un toucher plus profond, plus personnel, plus habité. Les deux se complètent, se stimulent, se tirent vers le haut.

Le vendredi soir, tout Clarksdale converge vers le Ground Zero Blues Club. C’est la grande soirée du Workshop avec les instructeurs, les stagiaires, les familles, les habitués … Une foule bigarrée, chaleureuse, bruyante. Enzo et Viggo montent à plusieurs reprises sur scène. Ils jouent avec une maturité nouvelle, une assurance gagnée au fil des jours. Le public réagit, applaudit, encourage. Les instructeurs sourient. Les jeunes musiciens comprennent qu’ils viennent de franchir un cap. C’est un moment fondateur. Un de ceux qui restent.

Avant de reprendre la route vers Memphis, notre petit groupe effectue un dernier passage par les lieux emblématiques du blues, et notamment Dockery Farms, berceau du blues moderne, le Po’ Monkey’s, fantôme magnifique d’un des derniers juke joints authentiques, la tombe de Pinetop Perkins, le Hollywood Café, rendu célèbre par Marc Cohn, et enfin la Gateway to the Blues, porte symbolique du Mississippi musical. Le retour à Memphis a un goût particulier, celui de la fin d’un chapitre. La dernière soirée en ville est douce, presque nostalgique. Demain, l’avion nous ramènera vers la France et Viggo retrouvera la Suède. En attendant, Blind Mississippi Morris et son band nous accueillent au Blues City Café et invitent même les deux jeunes guitaristes à le rejoindre sur la dernière partie de son set. On n’aurait pas osé rêver une telle fin de périple.   

Ce voyage n’a pas seulement été un déplacement. C’était une initiation, une transmission, une rencontre avec l’essence du blues. Enzo repart grandi, transformé, inspiré. Viggo aussi. Rhys, même s’il n’a pas pu rester, fait partie de l’histoire. Le Mississippi leur a donné plus que des souvenirs, il leur a donné une direction.

Fred Delforge – juin 2026

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