BB BLUES FEST
FÓRUM CULTURAL JOSÉ MANUEL FIGUEIREDO – MOITA (PORTUGAL)
Du 5 au 7 juin 2026
L’avion descend lentement au‑dessus du Tage, et déjà la lumière dorée du Portugal enveloppe les hublots. A peine les roues touchent‑elles le tarmac de l’aéroport Humberto Delgado que l’on sent cette atmosphère si particulière, un mélange de chaleur, de douceur atlantique et de promesse musicale. On récupère les bagages, on traverse les couloirs lumineux de l’aéroport, puis vient le moment de prendre la route vers Moita. La circulation est fluide, les azulejos défilent, les pins parasols bordent l’autoroute, et l’on traverse le pont Vasco‑da‑Gama comme on franchit un seuil, celui qui mène vers deux grandes soirées de blues.




Vendredi 5 juin :
Moita apparaît bientôt comme un havre tranquille, posé au bord de l’estuaire. On sent immédiatement l’esprit du festival : convivial, chaleureux, profondément ancré dans sa communauté. Le BB Blues Fest fête sa quinzième édition, et l’on comprend vite pourquoi il est devenu un rendez‑vous incontournable. Le festival démarre fort avec le Robbert Duijf Band, tout juste auréolé de sa victoire à l’European Blues Challenge 2024 à Braga.




Le concert des Néerlandais se déploie comme un écrin de finesse, chaque morceau est ciselé avec une précision presque artisanale. La contrebasse, assurée par le jeune fils de Robbert, y tient un rôle d’élégance absolue, profonde et souple, tandis que les percussions distillent une subtilité rare, jamais démonstrative, toujours juste. Au centre, Robbert Duijf, chanteur, guitariste et harmoniciste, mène l’ensemble avec un mélange irrésistible d’humour, de chaleur et de musicalité. Entre blues, boogie et gospel, il tisse un fil conducteur qui transforme chaque titre en petite histoire, portée par une présence scénique à la fois humble et magnétique.





Un des moments fort restera sans doute la reprise très personnelle de « John The Revelator », revisitée avec une intensité presque incantatoire, comme si le morceau renaissait sous une nouvelle lumière. Et puis forcément le final, « Johnny Walker Red », un clin d’œil malicieux où Duijf glisse, par touches, des fragments de « One Bourbon, One Scotch, One Beer », déclenchant les sourires complices et les applaudissements du public. Une conclusion parfaite pour un set où la délicatesse n’aura jamais exclu la joie, et où chaque musicien semblait respirer au même rythme que la salle.




Après un bref entracte, dans la lumière tamisée, Martin Harley apparaît seul, silhouette fine, chapeau vissé sur la tête, entouré de ses fidèles compagnons, un résonateur brillant et un Weissenborn patiné par les routes. Sa voix, pleine d’élégance, chaude, presque feutrée, flotte dans la salle comme un velours sonore. Tout le concert devient un ballet délicat entre ses instruments, un va‑et‑vient perpétuel où il glisse du métal vibrant du résonateur aux nappes boisées et coulantes du Weissenborn. Pour présenter ses morceaux, le Gallois se met à raconter ses histoires, celles de ses passions soudaines et dévorantes, une fascination pour la musique classique indienne qui l’a mené jusqu’à Delhi, ou encore une Australienne rencontrée au détour d’un bar, assez lumineuse pour lui faire traverser la planète. Des aventures intenses mais brèves, rarement plus longues qu’un visa de tourisme, qu’il narre avec humour et une pointe de nostalgie.




Plus tard dans la soirée, Martin Harley surprend avec une reprise totalement réinventée de « Chocolate Jesus », transformée en blues glissant, presque hypnotique, où son bottleneck semble chanter autant que lui. Le public, conquis, en redemande. Pour le rappel, il revient avec un sourire discret et offre une version très personnelle de « Can’t Be Satisfied », dépouillée, nerveuse, habitée, comme si le morceau avait été écrit pour lui. Une dernière glissade sur les cordes, un dernier souffle de voix élégante, et la salle reste suspendue, consciente d’avoir assisté à un moment rare, intime, profondément humain.



On se retrouve un instant dans le hall et on rentre très vite vers l’hôtel. Martin Harley repart vers l’aéroport dans seulement quelques heures, quand à Robbert Duijf et son band, nous aurons un peu de temps demain midi pour partager le lunch ensemble en compagnie de nos hôtes …
Samedi 6 juin :
Après une longue journée de détente entre l’hôtel et la ville, on rejoint la salle pour une deuxième soirée prometteuse. Le concert de Saint Paul & The Blues Sinners démarre comme une décharge électrique. Ce soir, le groupe donne son tout premier concert, et l’excitation dans la salle est presque palpable. Sur scène, huit musiciens prennent place, une rythmique solide, un pianiste incandescent, et surtout trois cuivres qui donnent au son une ampleur irrésistible. Dès les premières notes, la voix rauque et chaleureuse de Saint Paul s’impose, portée par un groove précis et une énergie brute.




Le public découvre un blues à la fois sauvage et moderne, un son vivant qui raconte des histoires sans jamais tomber dans la nostalgie figée. Les compositions du groupe prennent vie sous leurs doigts, mais les Blues Sinners savent aussi rendre hommage aux grands classiques avec des reprises habitées de « Mustang Sally », « Born Under A Bad Sign » ou encore « Everyday I Have The Blues », partiellement adaptée en Portugais, qui viennent électriser la salle et créer une complicité immédiate avec le public. Au fil de la soirée, les Blues Sinners affirment leur identité, solos de guitare qui s’étirent, improvisations qui surprennent, dialogues spontanés entre les musiciens, cuivres qui enflamment chaque montée. L’intensité progresse par vagues jusqu’à un final où tout le monde bat la mesure, emporté par un groove irrésistible. On ressort de la salle avec la sensation d’avoir vécu un moment fondateur, celui où un groupe révèle pour la première fois ce qu’il a dans le cœur et dans les tripes.





La salle s’illumine lorsque John Németh fait son entrée, harmonica en main, vêtu d’un T‑shirt Shangri‑La Records, clin d’œil appuyé au mythique disquaire de Memphis. A ses côtés, son groupe du soir avec le jeune prodige Sean “Mack” McDonald à la guitare, Antoine Escalier à la basse et Fabrice Bessouat à la batterie. Une formation affûtée, prête à faire décoller la soirée. Sans préambule, John lance le concert avec « Elbows On The Wheel », un démarrage sec et nerveux. Sa voix chaude et râpeuse s’élève immédiatement, portée par une section rythmique précise et vibrante. Le public se connecte instantanément à cette énergie brute. John improvise, dialogue avec son harmonica, joue avec les silences, et chaque note semble surgir d’une émotion à vif. On sent qu’il vit la musique autant qu’il la joue, et la salle entière oscille avec lui.




Puis vient un premier moment fort, lorsque Sean prend le lead pour un titre de Bobby “Blue” Bland, « I Had A Dream Last Night ». Il enchaîne deux autres morceaux, chacun plus habité que le précédent, jusqu’à décrocher sa première standing ovation de la soirée. Le public est conquis. John Németh reprend ensuite le set avec un moment suspendu, un passage a cappella, soutenu uniquement par la basse délicate d’Antoine. Une parenthèse intime, presque fragile, où chaque respiration compte. La salle retient son souffle.





Puis aux alentours de minuit, Sean rallume la mèche avec un gros rock musclé. Il se lance dans un duck walk endiablé, puis enchaîne avec un solo de guitare joué derrière la tête, déclenchant une nouvelle vague d’enthousiasme. Et bientôt le final arrive, avec en rappel « Maybe The Last Time », un dernier éclat collectif, puissant et généreux. La salle chante, applaudit, vibre une dernière fois. C’était le show qu’il ne fallait pas manquer, un mélange incandescent de blues, de soul, de rock et d’humanité, porté par quatre musiciens en état de grâce.




Dimanche, le BB Blues Fest changera de rythme et laissera place au pique‑nique blues, moment familial, convivial, où la musique se mêle aux rires, aux nappes colorées et aux parfums de cuisine portugaise. Pas moins de quatre groupes sont programmés pour animer cette journée en plein air, parmi lesquels, Sirjo Cocchi & Balta Bardoy – The Blues Way, formation talentueuse qui représentait l’Italie à l’European Blues Challenge à Katowice en avril dernier. Malheureusement, nous ne pourrons pas les applaudir cette fois‑ci, le retour vers Paris nous attend dès la fin de la matinée. Un pincement au cœur, mais aussi la certitude que ce festival, une fois encore, aura offert son lot d’émotions, de découvertes et de rencontres. Entre artistes internationaux, ambiance chaleureuse et organisation impeccable, le festival s’impose comme l’un des plus beaux rendez‑vous européens pour qui aime la musique authentique, vibrante, humaine.
Fred Delforge – juin 2026