Everything we love, we destroy

(Hummus Records – 2026)  

Durée 37’59 – 10 Titres 

https://coilguns.ch

Nés en 2011 dans le terreau abrasif de la scène hardcore DIY, Coilguns ont très vite refusé de rester enfermés dans une esthétique. Leur identité s’est construite dans la friction, un mélange de punk, de noise-rock et d’urgence brute, porté par des concerts qui tiennent autant de la déflagration sonore que de la célébration collective. Sur scène, le groupe transforme chaque salle en laboratoire d’énergie, où le crowd surfing devient presque un rite initiatique et où l’excès se fait libérateur.

Au fil des années, Coilguns ont façonné leur trajectoire en marge des circuits traditionnels. L’histoire du groupe est indissociable de celle de Humus Records, le label fondé par le guitariste Jona Nido, devenu un véritable refuge pour les artistes suisses aventureux. Cette indépendance farouche a longtemps guidé leur manière de travailler, albums autoproduits, enregistrements maison, mixages bricolés avec passion. Une philosophie qui a forgé leur son autant que leur réputation.

Le tournant arrive en 2022, lorsque Coilguns s’exilent sur les côtes norvégiennes pour enregistrer un quatrième album avec l’ingénieur américain Scott Evans, avant de confier le mixage à Tom Dalgety. Le disque, sorti en 2024, ouvre une nouvelle ère avec plus de 85 concerts à travers le monde, une visibilité accrue, et surtout une confiance renouvelée dans leur capacité à repousser leurs propres limites.

Cette dynamique les pousse à écrire rapidement un cinquième album, enregistré entre deux tournées, cette fois dans leur antre de La Chaux-de-Fonds, un ancien entrepôt transformé en studio, rempli de matériel vintage et d’histoires accumulées. Evans revient, Dalgety aussi, et Ben Chisholm apporte un regard extérieur précieux. Coilguns y trouvent une nouvelle manière de travailler, plus directe, plus instinctive, portée par l’arrivée d’un bassiste à plein temps qui redéfinit leur architecture sonore.

C’est dans ce contexte que naît « Everything We Love, We Destroy », un disque qui condense tout ce que Coilguns ont traversé, appris, encaissé et sublimé. Il y a des albums qui ne cherchent pas à plaire, mais à dire. « Everything We Love, We Destroy » appartient à cette catégorie, un disque qui refuse la complaisance, qui tranche dans le vif, qui met de l’ordre dans le chaos en assumant pleinement sa part de rage, de lucidité et d’étrangeté.

Coilguns y adoptent une écriture plus directe, presque brutale dans sa manière de nommer les choses. Le monde va trop vite, trop fort, trop mal, et le groupe répond par des riffs dépouillés, des structures resserrées, une urgence qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté. On sent que les tournées ont aiguisé leur rapport au temps, que chaque minute compte, que chaque idée doit être captée avant de s’évaporer. L’album transpire cette nécessité.

Musicalement, le groupe explore un format plus classique, basse, deux guitares, batterie, mais le détour qu’a représenté leur parcours rend ce retour aux fondamentaux étonnamment neuf. La présence de Kevin Galland à la basse apporte une profondeur nouvelle, les morceaux respirent différemment, les guitares deviennent parfois des textures plutôt que des moteurs, et la section rythmique prend une place centrale dans la narration sonore.

Les thèmes abordés sont lourds, mais jamais traités avec cynisme. Coilguns parlent de climat, de paix, de patriarcat, de pollution, de dérives technologiques, de déni collectif. Ils le font sans posture moralisatrice, mais avec une franchise qui secoue. Chaque morceau semble pointer un angle mort du monde contemporain, comme si le groupe tentait de cartographier les fissures d’une époque qui se délite.

La production, confiée à l’équipe déjà éprouvée sur « Odd Love », donne au disque une cohérence remarquable malgré sa diversité interne. Les idées les plus étranges, harmoniums désaccordés, synthés clignotants, intros bricolées, patchworks de riffs abandonnés, trouvent leur place grâce à une vision commune et une transparence sonore qui laisse respirer chaque détail.

L’album se clôt sur une impression de clair-obscur, un mélange de colère, de tendresse, d’espoir fragile et de lucidité brutale. Coilguns ne prétendent pas sauver le monde, mais ils offrent du bruit, de la sueur, de l’énergie, et une manière de tenir debout malgré tout. Vieillir ensemble, continuer à jouer, continuer à croire que la musique peut encore rassembler, voilà le cœur battant de ce disque.

« Everything We Love, We Destroy » est un album qui regarde le monde droit dans les yeux. Un album qui refuse la résignation. Un album qui, malgré son titre, célèbre ce qui reste à aimer.

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