Watching the tide
(Artone Label Group – 2026)
Durée 40’48 – 12 Titres
https://www.facebook.com/stevecropper
Dans l’histoire de la musique populaire américaine, rares sont les artistes dont l’empreinte est aussi profonde que celle de Steve Cropper. Guitariste, compositeur, arrangeur et producteur, il fut bien davantage qu’un simple musicien de studio. Il est l’un des architectes du son Stax, ce creuset incandescent où la soul du Sud a pris certaines de ses plus belles couleurs. Des classiques immortels d’Otis Redding aux succès de Sam & Dave, en passant par l’aventure fondatrice de Booker T. & The M.G.’s, Cropper a façonné plusieurs générations de musique avec une élégance, une économie de moyens et un sens du groove qui demeurent aujourd’hui encore inégalés. Son décès en décembre 2025 a laissé un vide immense dans le paysage musical américain.
A l’approche de ses dernières années, alors que beaucoup auraient choisi de contempler leur héritage, Steve Cropper continuait au contraire à créer avec une curiosité intacte. Après le très remarqué « Friendlytown » en 2024, nommé aux Grammy Awards, le guitariste s’est lancé dans un nouveau projet entouré de son groupe The Midnight Hour et de son fidèle collaborateur Jon Tiven. Personne n’imaginait alors que ces sessions aboutiraient à un testament musical. Pourtant, « Watching The Tide », publié à titre posthume en août 2026, apparaît aujourd’hui comme la dernière grande déclaration artistique d’un musicien qui n’a jamais cessé de regarder vers l’avenir.
Dès son titre, l’album évoque subtilement « (Sittin’ On) The Dock Of The Bay », chef-d’œuvre coécrit avec Otis Redding et devenu l’un des sommets absolus de la musique américaine. Mais loin de verser dans la nostalgie, « Watching The Tide » regarde la vie avec recul, humour, tendresse et lucidité. Entouré d’invités prestigieux tels qu’Eric Clapton, Brian May, Ronnie Wood et Billy Gibbons, Cropper signe douze morceaux qui sonnent moins comme un épilogue que comme une nouvelle démonstration de vitalité créative.
Dès l’ouverture, « Tandoori Chicken » pose le décor avec cette science du groove dépouillé qui a toujours caractérisé le guitariste. Quelques notes suffisent pour installer une atmosphère. Pas de démonstration technique inutile ici, Cropper rappelle une fois encore qu’un placement parfait vaut mieux qu’une avalanche de notes.
Premier temps fort du disque, « Ticket First » réunit Steve Cropper et Eric Clapton. Le morceau respire la décontraction de deux légendes qui n’ont plus rien à prouver. La guitare de Clapton s’intègre naturellement à l’univers du maître de Memphis, apportant un supplément de chaleur bluesy à une composition construite autour d’un riff irrésistible. Plutôt qu’un duel d’ego, le morceau illustre une conversation entre vieux amis partageant le même langage musical.
L’émotion atteint son sommet avec « My Angels Are Calling ». Brian May y prête sa voix tandis que Billy Gibbons intervient à la guitare. Sans tomber dans le pathos, la chanson prend aujourd’hui une dimension particulière. Les arrangements demeurent sobres, laissant toute la place à la mélodie et au message. Entendue à la lumière de la disparition de Cropper, cette ballade résonne comme un regard apaisé sur une existence extraordinairement bien remplie.
Autre invité de marque, Ronnie Wood apporte sa slide guitar à « Until Now », insufflant une coloration roots particulièrement réussie. La complicité entre les musiciens est évidente et rappelle combien Steve Cropper demeurait une figure respectée par l’ensemble de la communauté rock et blues internationale.
Mais réduire « Watching The Tide » à la présence de ses prestigieux invités serait une erreur. Les titres plus discrets comme « Blood From A Stone », « Here & Gone », « Down & Out » ou « House Of Cards » témoignent de la véritable force du projet. On y retrouve ce mélange unique de soul, de rhythm’n’blues, de blues et de songwriting américain qui a toujours constitué l’ADN de Cropper. Chaque morceau semble construit autour de l’essentiel, sans surcharge, avec une précision artisanale devenue rare dans les productions contemporaines.
Ce qui ressort surtout de l’écoute de l’album, c’est son incroyable cohérence. Malgré son statut posthume, rien ne donne l’impression d’un assemblage de fonds de tiroirs ou d’un hommage opportuniste. Au contraire, « Watching The Tide » possède la fluidité et la fraîcheur d’un disque conçu par un artiste pleinement engagé dans le présent. Les témoignages de Jon Tiven indiquent d’ailleurs que Cropper considérait ces chansons parmi les meilleures de sa carrière, une affirmation qui peut sembler audacieuse mais qui trouve de nombreux arguments à l’écoute.
A une époque où la virtuosité est souvent confondue avec la démonstration, Steve Cropper rappelle une ultime fois que la grandeur réside dans le toucher, l’intention et le sens du collectif. « Watching The Tide » est un album profondément humain, porté par des chansons solides, des interprétations inspirées et cette élégance intemporelle qui a toujours distingué son auteur.
Plus qu’un simple disque posthume, c’est le dernier chapitre d’une aventure musicale commencée dans les studios de Memphis il y a plus de soixante ans. Une œuvre digne, généreuse et sincère qui confirme ce que l’histoire savait déjà, Steve Cropper n’était pas seulement un grand guitariste. Il était l’un des bâtisseurs essentiels de la musique américaine moderne. Et avec « Watching The Tide », la marée se retire en laissant derrière elle un héritage qui continuera longtemps à irriguer le blues, la soul et le rock.