EUTIN BLUESFEST 2026 – (ALLEMAGNE)

BLUESFEST EUTIN
MARKTPLATZ – EUTIN (ALLEMAGNE)
Du 28 au 31 mai 2026

http://www.bluesfest-eutin.de

Eutin n’est pas une métropole. Ce n’est pas non plus une ville qui s’impose par sa démesure. C’est une bourgade du Schleswig-Holstein, posée entre lacs et forêts, avec ses façades pastel, ses rues pavées, ses cafés tranquilles. Mais une fois par an, quelque chose d’unique s’y produit, et c’est la 35ème fois cette année que ça arrive, la ville se transforme en épicentre du blues européen.

Le Bluesfest Eutin n’a pas besoin de projecteurs hollywoodiens. Il a mieux, une place du marché qui devient scène, un public fidèle, une ambiance populaire, et une programmation qui, année après année, attire des artistes venus de tout le continent. En 2026, malgré les restrictions budgétaires, le festival maintient son cap avec neuf nations représentées, des styles variés, et cette volonté farouche de faire vivre le blues sous toutes ses formes.

Jeudi 28 mai : 

Il est 16h30 quand les premiers curieux s’installent. Les bénévoles finissent de tendre les câbles, les techniciens ajustent les micros, les stands de bière ouvrent leurs tireuses. On entend des rires, des salutations, des retrouvailles. Le vent du Nord transporte une odeur de saucisses grillées et de bois humide. Le festival va commencer. Trente minutes plus tard, Chris Kramer apparaît presque discrètement. Pas de posture, pas de grand discours. Juste un harmonica, une guitare, et cette présence tranquille de ceux qui savent que le blues n’a pas besoin de décor.

Le duo déroule un set acoustique d’une pureté rare. Les notes semblent sortir directement du sol, comme si elles avaient toujours été là, enfouies sous les pavés. Kramer raconte des histoires, évoque des chemins poussiéreux, des rencontres, des doutes, des joies simples, il évoque la rencontre virtuelle avec Cécile Perfetti qui avait posé sa voix sur « Midnight In Paris » juste avant d’interpréter cet titre … Le public écoute religieusement. On entend même les oiseaux entre deux phrases. C’est une ouverture en douceur, presque intime, qui rappelle que le blues est d’abord une voix, un souffle, un battement.

A 18h45, changement de décor. Sean Athens arrive guitare en bandoulière, sourire franc, énergie communicative. Dès les premières mesures, le ton est donné avec un blues rock, nerveux, électrique. Les riffs claquent, les solos s’envolent, la batterie martèle. Le public, jusque-là assis, se lève, avance, se rapproche. Les premiers danseurs apparaissent, les têtes bougent, les verres trinquent. Le band a des arguments qui plaident en sa faveur et il va nous les servir sans se faire prier.

Sean Athens, que nous avions découvert l’automne dernier lors du German Blues Challenge puis revu deux fois pendant l’European Blues Challenge à Katowice en avril, ne cache pas ses influences et assume une passion immodérée pour Joe Bonamassa et surtout pour Gary Moore dont il se réapproprie les codes et le son, mais il est loin de négliger les classiques. Parfois un peu démonstratif, il joue toutefois pour le plaisir, pour le partage, pour cette communion simple qui fait la force du blues et du rock. La place du marché se réchauffe, la soirée s’installe et vibre sans retenue au son d’un énorme « Hoochie Coochie Man » servi avec vigueur et foi mais aussi d’une relecture impeccable de « Purple Rain » reprise en chœur par l’assistance. 

A 21 heures, la lumière décline. Les façades d’Eutin prennent une teinte orangée, les lampes s’allument, les bancs sont rangés et la foule est désormais compacte devant la scène. Les Finlandais de Wentus Blues Band montent sur scène comme on retrouve de vieux amis. Trente-cinq ans de carrière, des centaines de concerts, une réputation solide, ils savent exactement comment faire vibrer un public. Leur rhythm’n’blues est irrésistible. Ça groove, ça danse, ça sourit. Les couples tournent, les enfants sautent, les habitués chantent. La Finlande apporte sa chaleur, son humour, son sens de la fête.

La guitare de Niko Riippa s’élance, la section rythmique pulse avec une précision organique, et la voix, chaude et légèrement râpeuse de Juho Kinaret se propage dans l’air libre comme une invitation irrésistible à bouger. On sent l’expérience du groupe, forgée sur des décennies de scène, mais aussi cette joie simple et communicative de jouer dehors, sous un ciel qui devient complice. Entre compos et reprises choisies, Wentus Blues Band enchante la foule et celle-ci le leur rend bien !

La première journée se termine dans une ambiance euphorique, presque familiale.
Eutin est officiellement entrée en festival. Les fameuses jams qui se déroulaient jusqu’alors à la Brauhaus ont été supprimées cette année en raison de la baisse drastique des subventions, au grand désarroi des fêtards mais aussi des groupes qui aimaient s’y retrouver après les concerts … 

Vendredi 29 mai : 

Le vendredi commence plus tôt, avec une lumière douce qui glisse sur les pavés. Les cafés sont pleins, les musiciens croisent les bénévoles, les touristes prennent des photos. On sent que la journée sera dense.

A 16 heures, Pay Day monte sur scène et tout change d’un coup. Le vent se lève, disperse un peu la chaleur qui règne sur la Marktplatz, les conversations s’éteignent, et les premières notes, propres, tendues, presque trop sages, attirent le public comme un aimant. Les trois Danois avancent prudemment, jouent avec les codes du blues moderne, les tordent, les réinventent. On voit les visages se détendre, les têtes se mettre à battre la mesure, les applaudissements surgir sans prévenir. Le blues scandinave prend une autre couleur, plus vive, plus jeune, et Pay Day en devient le porte‑étendard.

Puis la machine s’emballe. Le trio lâche un groove massif, des riffs acérés, une énergie brute qui balaie la place comme une vague. Leur son, ancré dans les racines mais propulsé vers l’avant, embarque tout le monde dès les premières mesures. C’est un concert qui ne se raconte pas seulement : il se ressent, il secoue, il électrise. Pay Day transforme l’instant en déflagration maîtrisée, un moment suspendu pour tous ceux qui aiment la musique authentique, jouée avec conviction et attitude.

A 18h15, leur groupe compatriote Robert Friis & Built For Comfort arrive avec une élégance naturelle. Tenue sobre, voix chaude de Sarah Jana Westphal, présence tranquille. Le groupe porte bien son nom, tout est fluide, confortable, groovy. Mais la pluie et l’orage se mêlent de la partie et le show à peine commencé est déjà interrompu, fort heureusement pour quelques minutes seulement. Le show reprend et le blues funky et swingant des Danois transforme la place en club à ciel ouvert. Les claviers scintillent, la basse ronronne, la guitare glisse. Les corps se balancent, les conversations se taisent, les regards se tournent vers la scène. C’est un moment de pure classe, un concert qui respire la maîtrise et la joie de jouer ensemble.

Puis, au fil des morceaux, la magie s’installe encore davantage. Les musiciens s’écoutent, se répondent, se provoquent avec bienveillance, comme une bande de vieux complices qui n’a plus rien à prouver. Le public, lui, se laisse porter, happé par cette énergie chaleureuse et ce groove qui enveloppe tout. Quand le dernier accord résonne, on sent une forme de gratitude collective, celle qu’on éprouve après avoir vécu un instant suspendu, un de ces moments où le blues rassemble et élève. Une prestation qui restera dans les mémoires, simple, belle et profondément humaine.

A 21 heures, les Shaggy Dogs investissent enfin la scène avec l’assurance d’un groupe en pleine mutation. La formation, récemment remaniée en septet, accueille de nouveaux musiciens dont un saxophoniste et un trombone qui apportent une profondeur supplémentaire au spectre sonore. Cette évolution se ressent immédiatement, le son gagne en ampleur, en texture, en nuances, donnant à leur fiesta blues’n’roll une dimension plus orchestrée sans perdre son efficacité brute. Sur scène, les hommes en rouge affichent une cohésion renouvelée, portés par cette configuration élargie qui dynamise leur répertoire et renforce leur identité scénique.

Très vite, la mécanique se met en route et la place se transforme. La prestation des Shaggy Dogs, fidèle à leur réputation, se révèle festive, généreuse et explosive. Le groupe, à l’image de son frontman, ne se contente pas de jouer, il vit chaque mesure, entraîne le public, crée une interaction permanente. En Allemagne, l’adhésion est immédiate, malgré la pluie qui a repris de plus belle, le public reste . Les refrains sont repris en chœur, les bras se lèvent, les pas de danse s’enchaînent. L’espace devient un véritable dancefloor à ciel ouvert, une scène populaire où chacun trouve sa place, galvanisé par cette nouvelle section élargie qui souffle, pulse et propulse la soirée vers un moment de communion musicale.

La soirée se termine dans une énergie folle. Ce soir, la France a marqué des points et conquis des cœurs. On reverra les Shaggy Dogs en terre germanique, c’est certain ! En attendant, dès la fin du set, un gros orage éclate … Red et sa meute ont mis trop d’énergie et le ciel se sent obligé d’en rejeter à son tour un peu vers la Marktplatz ! 

Samedi 30 mai :

Le samedi est toujours particulier à Eutin. Plus de concerts, plus de styles, plus de monde. On croise des familles, des bikers, des touristes, des passionnés. La place du marché devient un carrefour culturel. A 13 heures, devant un public déjà conséquent, le Silesian Hammond Group ouvre la journée avec un son chaud et enveloppant, porté par un orgue Hammond majestueux. Leur blues moderne, teinté de soul et de funk, séduit immédiatement. Le public se laisse happer par cette chaleur sonore presque américaine, mais traversée d’une sensibilité polonaise bien affirmée.

Déjà remarqué sur la scène européenne, le groupe a représenté la Pologne à l’European Blues Challenge de Braga, au Portugal, en 2024, une expérience qui transparaît dans leur maîtrise et leur élégance scénique, délicatement soutenue par la voix de Paulina Golebiowska. C’est un réveil en douceur, mais avec un style indéniable, qui installe d’emblée une atmosphère raffinée et généreuse sur une Marktplatz qui, aujourd’hui, n’est pas écrasée par la chaleur et qui profite d’un petit vent marin bien agréable.

A 15h15, le Norvégien Otto Junior apporte une autre couleur, presque fragile, presque lumineuse. Jeune, sensible, parfaitement ancré dans son époque, il déroule un blues contemporain qui regarde autant vers l’avenir que vers l’intérieur. Sa voix claire flotte au-dessus d’arrangements délicats, ses compositions ciselées avancent avec pudeur, et son jeu de guitare, tout en nuances, installe une atmosphère suspendue, quand bien même il lui arrive de temps à autres de durcir le ton et de glisser allègrement vers un bon blues rock. Le public se fige, happé par cette subtilité rare, comme si chaque note ouvrait une fenêtre sur un monde intime.

Peu à peu, on comprend que le blues du Norvégien n’est pas celui des grands espaces, mais celui des paysages intérieurs, des doutes, des élans retenus, des émotions qu’on n’ose pas toujours nommer. C’est un blues qui murmure mais qui à l’occasion se tend, qui raconte l’humain dans ce qu’il a de plus vrai et de plus fragile. Un moment posé quelque part entre grâce et audace, à la fois simple et profond, qui laissera finalement une trace durable dans la mémoire de ceux qui l’ont vécu. L’avenir du blues est en marche et il passera assurément par la Norvège ! 

A 18 heures, changement radical. Le Hongrois Daniel Szebenyi arrive avec une énergie débordante, presque électrique. Son blues rock, porté par une formation en sextet, s’élance dans un tourbillon de riffs, de breaks et de montées en tension. Ça swingue, ça virevolte, ça surprend. Les solos fusent, les rythmes s’emballent, et l’on sent dès les premières mesures que le public est happé par cette intensité brute et parfaitement maîtrisée.

Très vite, la connexion s’installe. La foule réagit, applaudit, s’exclame, portée par ce mélange de tradition, de virtuosité et de fougue qui fait la signature de Szebenyi. Le groupe respire ensemble, avance comme un seul organisme, et chaque morceau devient une démonstration éclatante de ce que la scène hongroise peut offrir de plus vibrant. A cet instant, la Hongrie tient là un ambassadeur brillant, capable de faire rayonner son blues rock bien au-delà de ses frontières.

A partir de 21 heures, la nuit commence à tomber et tout semble converger vers un seul point, la scène. Quand Mike Andersen apparaît, c’est comme si l’air changeait de densité. Sa présence tranquille, presque cinématographique, impose immédiatement le respect. Puis vient la voix, chaude, ample, parfaitement maîtrisée. Chaque note, chaque nuance témoigne d’une excellence rare, celle d’un artiste qui connaît son art jusque dans ses silences. Son mélange de blues, de soul et d’Americana ne se contente pas de séduire, il enveloppe, il transporte, il élève.

Au fil du concert, on comprend que l’on assiste à quelque chose de vraiment exceptionnel. Le groupe, d’une précision et d’une musicalité impressionnantes, forme autour de lui un écrin d’une grande finesse. Rien n’est laissé au hasard, les arrangements respirent, les dynamiques s’enchaînent avec une fluidité magistrale, les musiciens jouent avec une cohésion presque télépathique. C’est un moment de maturité artistique totale, un final d’une beauté rare, où l’on écoute, où l’on respire, où l’on se laisse porter par un groupe au sommet de son art.

En trois journées, le Bluesfest Eutin 2026 a offert un véritable panorama du Nord de l’Europe du blues. Des racines acoustiques aux grooves modernes, des explosions festives aux moments de pure émotion, le festival a prouvé une fois encore qu’il est l’un des plus beaux carrefours du blues continental. Eutin a vibré, dansé, chanté. Et ce n’est pas fini puisque pour les derniers festivaliers, il restera une ultime journée avec les Autrichiens Jörg Danielsen & Vienna Blues Association, les Américains de Deltaphonic et bien évidemment le grand final emmené par Georg Schroeter et Marc Breitfelder et tous leurs invités … Mais pour nous, il est temps de rejoindre Paris en attend d’autres aventures. 

Fred Delforge – mai 2026

Partager l'article
Retour en haut