Keep going
(Autoproduction – 2026)
Durée 47’49 – 12 Titres
Figure incontournable de la musique roots canadienne depuis plus de six décennies, Ken Whiteley appartient à cette catégorie rare d’artistes dont la carrière raconte une histoire plus vaste que la leur. Multi‑instrumentiste, compositeur, producteur, passeur infatigable, il a façonné le paysage folk nord‑américain avec une constance et une générosité qui forcent le respect.
Entré dans la lumière dès l’adolescence, il partage très tôt la scène avec des légendes comme Pete Seeger, John Hammond Jr. ou Stan Rogers. Son nom s’inscrit ensuite dans l’histoire de la musique pour enfants grâce à ses collaborations avec Raffi ou Fred Penner, tandis que son frère Chris et ses proches Jenny et Daniel Whiteley perpétuent cette tradition musicale qui semble couler dans ses veines.
Au fil des années, Whiteley accumule distinctions et hommages, intronisation au Mariposa Festival Hall of Fame, Genie Award pour la meilleure chanson originale, Lifetime Achievement Awards des Maple Blues Awards et de Folk Music Ontario. Plus de 400 chansons écrites, 37 albums, une présence constante sur scène, parfois dans un bar, parfois dans un ashram, et une capacité unique à faire dialoguer blues, folk et gospel avec une humanité désarmante.
A 70 ans passés, il continue de tracer sa route avec une curiosité intacte et une profondeur qui ne cesse de s’affiner. C’est pourtant un événement banal, une chute sur la glace en février 2025, qui déclenche la naissance de « Keep Going ». Immobilisé un mois, Whiteley s’assoit, attrape sa guitare, et laisse venir les chansons.
De cette contrainte naît un disque d’une cohérence rare, peut‑être le plus intime depuis longtemps. « Keep going in these troubled times », écrit‑il, comme un mantra pour traverser l’époque. Il plonge alors dans les racines du blues et du gospel, ces musiques qui portent depuis toujours la résilience, la douleur, mais aussi la foi en un lendemain possible.
Enregistré à Toronto avec l’ingénieur Nik Tjelios et masterisé à Montréal par Harris Newman, l’album rassemble douze titres, sept compositions originales, quatre reprises choisies pour leur résonance contemporaine, et un morceau co‑écrit avec Eve Goldberg. Whiteley y déploie une palette instrumentale impressionnante, guitare acoustique, résonateur, mandoline, Hammond, piano, mandocello, harmonica, basse, washboard, comme s’il voulait rappeler que la musique est son langage premier, celui qu’il maîtrise dans toutes ses nuances.
Dès « Everybody’s Got To Be Tried », inspiré d’une phrase du légendaire Frank Proffitt et joué sur une National de 1928, Whiteley pose le ton, dépouillé, rugueux, profondément humain. Le disque avance comme une marche intérieure, un cheminement où chaque morceau semble répondre à une question que l’époque pose sans cesse.
Le blues « Going To German », revisité en quatuor de mandolines, relie 1929 à 2025 sans effort, comme si les injustices d’hier n’avaient jamais cessé de résonner. Ken Whiteley le dit lui‑même, « It’s heartbreaking that the systemic imprisonment of young people of colour is still with us ». La musique devient alors un acte de mémoire et de résistance.
Parmi les moments les plus bouleversants, « Reaching Higher » occupe une place à part. On y entend la voix de Betty Richardson, disparue en 2018, captée sur une ancienne démo que Whiteley a décidé de faire renaître. Le résultat est d’une délicatesse rare, comme un dialogue entre les vivants et ceux qui continuent de chanter à travers nous.
L’album se clôt sur « At The End Of The Day », co‑écrit avec Eve Goldberg et porté par les voix d’Eve Goldberg et Pat Patrick. Une méditation crépusculaire, presque suspendue, dont les paroles résument l’esprit du disque. Une invitation à écouter ce qui murmure derrière le tumulte, à tenir bon, à continuer.
A l’heure où beaucoup cherchent des repères, ce disque offre une boussole, celle d’un musicien qui a passé sa vie à rassembler, à transmettre, à croire que la musique peut encore et doit encore nous aider à tenir debout. « Keep Going » porte bien son nom. Et Ken Whiteley, plus que jamais, montre l’exemple !