Kuon ganjo – Time without beginning
(Wide Hive Records – 2026)
Durée 45’00 – 9 Titres
A bientôt quatre-vingts ans, Mike Clark appartient à cette famille rare de musiciens dont la trajectoire raconte autant l’histoire du jazz que ses propres métamorphoses. Né en 1946 à Sacramento, élevé dans une ambiance où le swing était aussi naturel que la respiration, il se retrouve dès l’enfance derrière une batterie, propulsé par un père cheminot, syndicaliste et batteur amateur qui l’emmène sur les routes. Le jeune Mike joue au Texas, à La Nouvelle-Orléans, partout où l’on veut bien lui laisser un tabouret et quelques mesures.
Après le lycée, il s’installe dans la baie de San Francisco et devient, avec son ami et colocataire Paul Jackson, l’un des piliers du Both/And Club. C’est là qu’il enregistre ses premiers disques, qu’il navigue entre jazz, R&B et funk, et qu’il forge ce style hybride, nerveux, précis, qui fera de lui l’un des batteurs les plus influents de sa génération. Cette polyvalence l’amène naturellement vers Herbie Hancock lorsque Paul Jackson souffle son nom à Hancock pour remplacer Harvey Mason au sein des Headhunters, Clark accepte sans hésiter. Le reste appartient à l’histoire, son jeu sur « Actual Proof » deviendra un pilier du hip-hop, samplé à l’infini.
Mais derrière le funk, Clark reste un jazzman dans l’âme. Pendant cinq décennies, il accompagne Tony Bennett, Dave Liebman, Chet Baker, Julius Hemphill, Dr. Lonnie Smith, Christian McBride et une constellation d’autres artistes. Il enregistre près d’une vingtaine d’albums en leader, bâtissant une réputation de « batteur des batteurs », respecté pour son groove, sa science du swing et son franc-parler légendaire. Une autobiographie, « God Make Me Funky », paraîtra en 2027.
Pour ce nouvel album, « Kuon Ganjo – Time Without Beginning », Mike Clark réunit non pas des noms mais des compagnons de route, Eddie Henderson, Patrice Rushen, Craig Handy et Essiet Okon Essiet. Cinquante ans de complicité, de clubs, de tournées, de conversations quotidiennes, de musique partagée. Ce quintette n’est pas un casting, c’est une famille.
Le disque, ancré dans un jazz direct, brûlant, parfois imprévisible, fonctionne comme une carte d’identité musicale. Clark y revisite ses racines hard bop avec une énergie intacte, « Austin City Shuffle » renvoie à ses années texanes, « Softly, As In A Morning Sunrise » explose avec une vitalité presque juvénile, et « Lungs » de Jan Hammer file à un tempo vertigineux, capté en une seule prise.
Le répertoire dit tout de lui, la mémoire des clubs, l’héritage des Headhunters, l’amour des standards, la curiosité intacte. « Toys » de Herbie Hancock, « Beauty And The Beast » de Wayne Shorter, ou encore « Eddy And Hyde », inédit signé Gregory Howe et Erik Jekabson, montrent un musicien qui refuse la routine.
L’ouverture sur « East Broadway Rundown » est un coup de poing, un blues rugueux, presque frondeur, où la dissonance flirte avec le « out ». A l’autre bout du spectre, « Monk’s Dream » offre un moment de convivialité espiègle, porté par la contrebasse bondissante d’Essiet.
Le morceau-titre, « Kuon Ganjo », est également le cœur du disque. Inspiré d’une notion bouddhiste évoquant un temps sans commencement, il avance sans balises, se resserre soudain autour d’un swing vif, puis se réouvre comme une respiration. C’est là que Clark montre ce qui fait sa singularité, une capacité à laisser la musique se construire d’elle-même, à offrir à chacun l’espace nécessaire pour exister.
Eddie Henderson apporte une palette lyrique qui adoucit les angles, Craig Handy tranche dans le vif avec un ténor rêche et incisif, Patrice Rushen illumine les thèmes par une clarté harmonique rare. Clark, lui, ne force rien, il impulse, il écoute, il relance, il laisse vivre.
« Kuon Ganjo – Time Without Beginning » n’est pas seulement un album, c’est une synthèse. Celle d’un batteur qui a traversé les scènes, les styles, les époques, sans jamais perdre son goût pour l’improvisation, l’humour, la liberté.
A l’heure où beaucoup se reposeraient sur leur légende, Mike Clark continue d’avancer, de surprendre, de jouer à sa façon, avec cette combinaison unique de swing, de funk, de nerf et de tendresse. Ce disque est une strophe de plus dans une vie de groove. Une manière de rappeler que, pour lui, comme pour chacun d’entre nous, le temps n’a peut-être jamais vraiment commencé.