What can we do?
(Nola Blue Records – 2026)
Durée 47’00 – 12 Titres
Né dans la baie de San Francisco, Anthony Paule fait partie de ces guitaristes qui ont fait de la soul une affaire de précision, de chaleur et de constance. Longtemps sideman recherché, artisan du son plutôt que star en pleine lumière, il a construit sa réputation sur une science du placement, une élégance naturelle et une fidélité absolue à l’esprit des orchestres soul des années 60 et 70. Avec le temps, Paule a façonné un projet à son image, The Anthony Paule Soul Orchestra, formation à géométrie variable mais toujours portée par une section de cuivres impeccable, des arrangements millimétrés et une exigence musicale rare.
L’orchestre a accompagné des voix majeures comme Frank Bey, Wee Willie Walker ou Terrie Odabi et s’est imposé comme l’un des ensembles soul les plus respectés de la scène américaine contemporaine. Leur marque de fabrique s’appuie sur un son ample, chaleureux, où chaque instrument respire, où la soul se mêle au blues, au gospel et au R&B avec une fluidité qui rappelle les grandes heures de Stax ou Hi Records.
Au cœur de cette mécanique parfaitement huilée, une voix s’est imposée comme une évidence, Willy Jordan. Chanteur à la tessiture souple, capable de passer du murmure feutré au cri incandescent, Jordan apporte à l’orchestre une dimension émotionnelle supplémentaire. Son timbre, légèrement râpeux, porte en lui la mémoire du rhythm’n’blues, mais aussi une modernité qui évite toute nostalgie figée. Ensemble, Paule et Jordan ont trouvé un équilibre rare, l’un sculpte le décor, l’autre y déploie l’âme.
Dès les premières mesures, « What Can We Do? » s’impose comme un album de soul vivante, organique, enregistrée avec une attention presque artisanale. Ici, rien n’est surproduit, les cuivres claquent, la batterie pulse, la basse enveloppe, et la guitare de Paule trace des lignes fines, jamais envahissantes. On sent l’orchestre jouer ensemble, écouter, respirer. C’est une soul de musiciens, une soul de scène, une soul de vérité.
Willy Jordan, lui, s’empare de chaque titre comme d’une conversation intime. Il ne chante pas pour impressionner, il préfère raconter, confier, exposer. Sa manière de poser la voix sur les ballades, légèrement en arrière du temps, donne à l’ensemble une profondeur émotionnelle rare. Sur les morceaux plus up tempo, il devient un prêcheur moderne, galvanisé par la puissance des cuivres.
Le titre de l’album, « What Can We Do? », pose une question simple mais essentielle, que peut-on faire, ensemble, face aux fractures du monde, aux injustices, aux solitudes contemporaines. L’orchestre ne répond pas par des slogans, mais par une musique qui rassemble. Les textes évoquent la résilience, la solidarité, la nécessité de rester debout. Et la soul, ici, devient un langage commun, un refuge, une force.
Les arrangements, signés Paule et ses complices, sont d’une intelligence rare, jamais démonstratifs, toujours au service de la voix et du message. Les cuivres, en particulier, jouent un rôle narratif, ponctuant les phrases, soulignant les émotions, ouvrant des espaces de respiration.
Cet album prolonge la tradition des grandes formations soul tout en affirmant une identité contemporaine. On y retrouve l’héritage de Stax, de Hi Records, du Memphis soul, mais aussi une manière moderne de produire, plus claire, plus aérée. L’orchestre ne cherche pas à imiter, il perpétue, il réinvente, il transmet.
« What Can We Do? » est un album qui s’écoute d’une traite, comme un voyage, comme une conversation collective. Il rappelle que la soul n’est pas seulement un genre musical, c’est une manière de regarder le monde, de le ressentir, de le transformer.
The Anthony Paule Soul Orchestra signe ici un album majeur, à la fois respectueux de la tradition et résolument tourné vers l’avenir. Une œuvre qui prouve que la soul, lorsqu’elle est jouée avec sincérité, précision et cœur, reste l’un des langages les plus puissants pour dire l’humain.