L’archipel des ombres
(Sub River Records – 2026)
Durée 34’40 – 11 Titres
https://www.facebook.com/thomassimonsaddier
Thomas Simon Saddier traverse le monde en nomade immobile, en arpenteur d’imaginaires, en artisan des sons qui refuse les frontières. Musicien franco‑montréalais, il passe d’une guitare à un sitar, d’un santoor iranien à un dilruba, d’un harmonium à un synthétiseur analogique avec la même aisance que d’autres changent de saison. Sa musique, elle, n’en choisit aucune, elle glisse entre pop rêveuse, chanson rock, influences psychédéliques et couleurs venues d’ailleurs, comme si chaque instrument ouvrait une porte sur un territoire intime.
Son parcours ressemble à une constellation. En 2018, il signe chez Urgence Disk Records avec son projet Docteur Sadd, avant d’explorer les ponts entre jazz et musiques indo‑orientales avec Raga Swing Experience pour Mr Charles Production. Puis vient « Digitalisation Sentimentale », publié par le label suisse Paroisse Records, où il affirme déjà une écriture sensible, presque cinématographique.
En 2020, il choisit enfin son propre nom pour porter « Une certaine idée de la France », premier album personnel qui coïncide avec ses débuts littéraires puisque deux romans paraissent la même année, comme si les mots et les sons avaient décidé de marcher ensemble. « Exil Toujours » en 2022 puis « Ex Tenebris Lux » en 2023 prolongent cette quête d’une musique introspective, panoramique, traversée de lumière et de vertiges.
Installé à Montréal, Saddier poursuit aujourd’hui ce double chemin entre musique et littérature. Après un album et un maxi EP vinyle soutenus par Woody Music, il revient avec « L’archipel des ombres », publié par Sub River Records. Un disque qui confirme une œuvre profondément humaine, où chaque chanson ressemble à une île perdue dans la nuit, éclairée par une lampe intérieure.
Avec ce nouvel effort, Thomas Simon Saddier signe son album le plus ample, le plus orchestral, peut‑être aussi le plus vulnérable. Pensé comme une carte nocturne, le disque relie ses chansons par des courants d’émotions, de mémoire et de désir. On y circule comme dans un archipel mouvant où une île mène à une autre, un souvenir en appelle un second, une ombre ouvre sur une éclaircie.
Les arrangements de cordes de Tim Savard apportent une profondeur irrésistible, tandis que la production de Jeremy “Shake” Berry, qui tient également la batterie, sculpte un écrin précis, presque tactile. Le disque s’ouvre sur « Le Soleil d’Espagne », souffle chaud aux accents basques, vague lumineuse qui fend la grisaille et installe d’emblée une géographie sensible. « Les Insomnies tokyoïtes » plonge ensuite dans une nuit saturée de néons, où les silhouettes veillent trop longtemps, entre rêves suspendus et désillusions discrètes.
Avec « Accroche‑toi petit bonhomme », Saddier touche à l’intime avec une pudeur rare, évoquant une épreuve universelle sans jamais céder au pathos. Puis « J’ai tant de choses à te dire » ouvre un espace filial bouleversant, déclaration d’amour simple et vibrante adressée à son fils. « Des vieux cons » observe les couples qui durent, avec une ironie douce portée par les chœurs d’Andréanne Simard. « Je serai ton étoile filante » bascule dans l’onirisme, suspendue entre promesse et fuite, une chanson qui existe aussi en version italienne, chantée par Al Vox, et en version anglophone par Danny Durant, preuve que l’émotion n’a pas besoin de passeport.
« Le Temps » capte le moment fragile où l’enfance bascule vers l’âge adulte, ce seuil que l’on franchit à pas feutrés. « Où va l’amour » scrute la fin des histoires, ce qu’il en reste, ce qui s’efface et ce qui demeure. « Un dimanche en avril » referme presque l’album dans une intimité à fleur de peau, avant que « Des étrangers dans la nuit » ne raconte ces rencontres brèves qui laissent pourtant des traces durables. Enfin, « Puisque rien n’a de sens » clôt le voyage comme une méditation suspendue, un poème murmuré à la lisière du silence.
Habillé d’une pochette signée par la dessinatrice montréalaise Layloo Lapierre, dont le trait prolonge la dimension rêveuse du projet, « L’archipel des ombres » s’impose comme une œuvre ambitieuse et profondément sensible. Saddier y assemble ses influences, ses instruments, ses mots et ses blessures pour composer un atlas émotionnel où chaque titre devient une île, chaque arrangement une marée, chaque silence un souffle.
Une œuvre qui confirme Thomas Simon Saddier comme l’un de ces artistes rares capables de transformer la nuit en paysage, et les souvenirs en archipel vivant.