East river blues

(Continental Record Services – 2026)  

Durée 35’45 – 7 Titres 

http://www.chrisbergson.com

Il y a chez Chris Bergson cette manière rare de faire dialoguer les rues de New York avec l’histoire profonde du blues. Guitariste, chanteur, compositeur, professeur, sideman recherché et leader respecté, il s’est imposé depuis trois décennies comme l’une des voix les plus singulières de la scène américaine. MOJO l’a surnommé le poète des rues new-yorkaises avec une âme blues, et ce n’est pas un hasard puisque l’artiste a bâti son identité musicale au cœur même de la ville, entre les jams nocturnes de Smalls, les cours auprès du maître Jim Hall et les nuits passées à absorber jazz, soul, funk et blues comme autant de dialectes d’une même langue.

Installé à New York depuis le milieu des années 90, il y devient peu à peu un musicien complet, capable de passer d’un set avec Norah Jones à un concert avec Levon Helm, d’accompagner Hubert Sumlin ou Bernard Purdie, ou encore de dialoguer avec des figures du jazz comme Annie Ross, Al Foster ou Matt Wilson. Son groupe, le Chris Bergson Band, s’impose rapidement comme l’une des formations les plus créatives de la scène roots américaine, jusqu’à voir son album « Fall Changes » élu meilleur album blues de l’année par MOJO en 2008. En 2015, il est intronisé au New York Blues Hall of Fame comme Master Blues Artist, une reconnaissance qui consacre autant son jeu de guitare, solide, expressif, profondément vocal, que son écriture, inventive et ancrée dans la tradition.

Pour célébrer ses trente ans de vie new-yorkaise, Chris Bergson ressent le besoin de marquer le coup. L’idée d’un album s’impose naturellement, mais « East River Blues » n’est pas un simple disque anniversaire, c’est une œuvre-mémoire, un carnet de bord musical où se croisent Muddy Waters, Ray Charles, Grant Green, Lou Donaldson, Herbie Hancock et l’esprit même de la ville qui l’a façonné.

L’histoire de l’album commence pourtant dans l’incertitude. Bergson avait initialement prévu d’enregistrer en trio avec Larry Grenadier à la contrebasse et Al Foster à la batterie, deux légendes dont la complicité remonte aux années Joe Henderson. Mais la disparition soudaine d’Al Foster, trois semaines avant la session, bouleverse tout. Le projet aurait pu s’effondrer. Il renaît grâce à un coup du destin, Herlin Riley, maître de la pulsation new-orléanaise, est disponible et joue justement la veille avec Grenadier dans le Connecticut. Les planètes s’alignent. Le trio peut exister.

Dès l’ouverture, une reprise rugueuse et terrienne de « Mean Disposition » de Muddy Waters, le ton est donné. Bergson joue sans médiator, tirant de sa McCurdy Tele-style des inflexions presque humaines, tandis que sa voix, grave et naturelle, évoque parfois celle de Levon Helm. Le groove de Grenadier et Riley, massif et souple à la fois, installe un climat irrésistible.

Sur « Little Girl Blue », Bergson passe à la Gibson ES-335 et livre une introduction en accords d’une délicatesse rare. Le morceau glisse vers un jazz teinté de soul, porté par un chant feutré qui semble murmurer à l’oreille de Ray Charles. L’hommage est subtil, jamais démonstratif.

Le titre « East River Blues », premier morceau à accueillir le saxophoniste Jay Collins, plonge dans un boogaloo irrésistible, quelque part entre Lou Donaldson et Grant Green. Le jeu de Bergson y est vif, joueur, presque espiègle, et le dialogue avec Collins fonctionne comme une conversation entre vieux complices. Le tout repose sur un groove d’une évidence totale, une première prise précise Bergson, tant la fluidité était naturelle.

Plus loin, « Sad Strains », valse jazz composée à l’époque de ses études, prend une dimension intime, Bergson y pense à son père, disparu quelques mois plus tôt. Grenadier y signe un solo lumineux, d’une musicalité exemplaire. A l’inverse, « Kindless Villain », coécrit avec sa femme Kate Ross, renoue avec le shuffle le plus authentique. Herlin Riley y déploie un sens du swing bluesy absolument irrésistible, celui qui transforme un simple rythme en véritable propulsion.

Le quartet revient ensuite pour une version pleine de tendresse de « What Would I Do Without You » de Ray Charles, puis pour un « Driftin’ » d’Herbie Hancock qui aurait dû être enregistré avec Al Foster. Riley y apporte une énergie différente, mais tout aussi inspirée, et l’on sent dans l’interprétation une forme de gratitude, presque un salut adressé à l’absent.

« East River Blues » est un album profondément vivant. On y entend l’histoire d’un musicien, ses influences, ses rencontres, ses pertes, ses fidélités. On y entend aussi New York, cette ville qui ne cesse de se réinventer, comme Bergson lui-même. Le trio, puis le quartet, y joue avec une liberté totale, une écoute rare, une élégance qui ne sacrifie jamais la chaleur.

C’est un disque-rivière, fluide, mouvant, nourri de multiples affluents. Un disque qui célèbre trente ans de musique, mais surtout trente ans de vie. Un disque qui rappelle que le blues, lorsqu’il est joué avec sincérité, n’est jamais un genre figé, mais une force en mouvement. Et Chris Bergson, plus que jamais, en est l’un des passeurs les plus inspirés.

Share the Post:
Retour en haut