Let the night begin

(Glitcha Records – 2026)  

Durée 38’24 – 10 Titres 

https://www.troymercy.com/home

Il a longtemps avancé dans l’ombre, nourrissant la musique des autres avant de s’autoriser à écrire la sienne. Guitariste de confiance pour Booker T. Jones ou encore pour les Fabulous Thunderbirds, Troy Mercy a façonné son identité au contact des maîtres, absorbant groove, rigueur et sens du détail. Mais derrière ce parcours de sideman exemplaire se cachait un créateur impatient de prendre la parole. Avec « Let The Night Begin », son tout premier album solo, Mercy franchit enfin le seuil et révèle une personnalité artistique bien plus vaste que son CV ne le laissait deviner.

Guitariste des guitaristes, comme on aime à le dire dans le milieu, Troy Mercy n’a pourtant jamais voulu se laisser enfermer dans la virtuosité. Il répète volontiers qu’aucun plan de guitare ne vaut quoi que ce soit s’il doit vivre dans des chansons bancales. Pour lui, l’écriture passe avant tout, et la voix doit porter l’histoire émotionnelle. Cette philosophie, forgée au fil des tournées et des studios, irrigue chaque seconde de son disque. Le guitariste y cherche moins l’esbroufe que la vérité, moins la démonstration que la vibration. Et c’est précisément ce qui rend ce premier opus si singulier.

Produit par Tim Carman, batteur des Parlor Greens, Canyon Lights et ancien membre de GA-20, « Let The Night Begin » s’affirme comme un projet organique, terrien, presque brut. Mercy parle de « Brave New Blues for a Mean Old World », une manière de dire que son blues regarde autant vers l’avenir que vers les cicatrices du présent. Les riffs sont lourds, parfois menaçants, mais toujours au service d’une atmosphère. On y croise des images psychédéliques, des ombres désertiques, des couleurs nocturnes qui évoquent autant le rock fiévreux que les rêveries poussiéreuses du blues moderne.

Pour donner vie à cette matière, l’artiste s’est entouré de musiciens capables de respirer avec lui. Harrison Foti, son batteur de scène, apporte une pulsation nerveuse et instinctive. Tim Carman, derrière les fûts sur quatre titres, injecte une énergie plus anguleuse, presque garage. A la basse, Marty Ballou, habitué de Peter Wolf, Danny Kortchmar ou John Hammond Jr., ancre l’ensemble dans une profondeur chaleureuse. Le tout a été capté en conditions quasi sauvages, deux jours de session live, dans la cabane familiale de Dave Westner, chauffée au poêle à bois, au bord d’un étang automnal à Plymouth, Massachusetts. Des micros vintage, des lampes qui rougeoient, et l’impression d’assister à une fête rock’n’roll intime, loin des studios aseptisés.

Dès les premières mesures, l’album impose son climat. Les guitares grondent, mais jamais gratuitement. Troy Mercy joue avec l’espace, laisse les notes se suspendre, puis les relâche comme des flèches. On entend l’héritage des grands, un peu de swamp, un peu de soul, un peu de psyché, mais surtout une volonté de tracer sa propre route. Les morceaux alternent entre tensions électriques et passages plus hallucinés, où la voix se fait guide dans un paysage sonore presque cinématographique.

Ce qui attire l’attention, c’est la cohérence du propos. Mercy ne cherche pas à aligner des performances, il raconte quelque chose. Les riffs lourds deviennent des incantations, les grooves s’étirent comme des routes nocturnes, et les éclats de guitare surgissent comme des éclairs dans un ciel chargé. On sent l’urgence, la nécessité, mais aussi une forme de sérénité, celle d’un artiste qui sait enfin où il veut aller.

Avec ce premier effort, Troy Mercy signe un disque de débutant… qui n’a rien d’un début. C’est l’œuvre d’un musicien mûr, conscient de ses forces, de ses obsessions et de ce qu’il veut transmettre. Un album qui respire le bois, la sueur, la nuit, et qui rappelle que le blues, lorsqu’il est réinventé avec sincérité, reste l’un des langages les plus puissants pour dire le monde.

Troy Mercy cherche à être juste, et c’est précisément ce qui rend ce premier chapitre si prometteur. On referme l’écoute avec la sensation d’avoir assisté à une naissance tardive mais éclatante, celle d’un artiste qui, après avoir longtemps servi les autres, laisse enfin la nuit commencer pour lui.

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