Old fashioned plain
(Electro-Fi Records – 2026)
Durée 35’08 – 10 Titres
https://www.harrisonkennedy.ca
Il y a chez Harrison Kennedy cette manière rare de traverser les décennies sans jamais perdre le fil de son identité musicale. Né à Hamilton, en Ontario, il s’impose dès la fin des années 60 comme une voix singulière au sein de la scène soul nord‑américaine. Le grand public le découvre au début des années 70 avec The Chairmen Of The Board, formation emblématique du label Invictus, où son timbre chaleureux et sa présence scénique contribuent à façonner l’un des sons les plus marquants de l’époque. Mais Kennedy n’est pas de ceux qui se contentent d’un chapitre glorieux, il préfère écrire une histoire entière.
Après les années soul, il revient progressivement vers les racines qui l’ont façonné, le blues, le folk, le gospel, la tradition afro‑américaine dans toute sa profondeur. Ce retour aux sources n’est pas un repli nostalgique, mais une renaissance. Au fil des années 2000 et 2010, il devient l’une des voix majeures du blues contemporain, cumulant distinctions, nominations internationales et un Juno Award qui consacre son travail d’auteur‑compositeur. Kennedy incarne ce blues moderne qui ne renie rien de son passé, mais qui avance avec une élégance artisanale, une sincérité brute et une créativité toujours en mouvement.
Avec « Old Fashioned Plain », Harrison Kennedy poursuit cette exploration intime du blues en le ramenant à l’essentiel, une voix, des histoires, des grooves taillés dans le bois brut, et une musicalité qui respire la liberté. L’album, publié par Electro‑Fi Records, s’inscrit dans la continuité de ses travaux récents, mais avec une couleur plus dépouillée, plus terrienne, presque front‑porch dans l’esprit.
Dès « Can’t Get No Grindin’ », Kennedy installe un climat roots, porté par une énergie vive et un jeu instrumental qui sent la sueur des juke joints. Le morceau est court, direct, sans fioritures, une entrée en matière qui annonce un disque où chaque minute compte. « King Of The Backroads » prolonge cette esthétique avec un swing rural et une narration qui évoque les chemins poussiéreux, les personnages croisés au hasard des tournées, et cette manière qu’a Kennedy de transformer la vie quotidienne en blues universel.
L’album navigue ensuite entre tendresse et tension. « I’ll Take Care Of You » dévoile son versant soul, celui qui rappelle ses premières années, tandis que « Rollin’ Blues » ramène une pulsation plus sombre, presque hypnotique. On y retrouve cette capacité à faire sonner le blues comme une conversation intérieure, un dialogue entre la voix et les instruments.
Les invités, Jim Bowskill, Jesse O’Brien et Steve Marriner, apportent une richesse supplémentaire sans jamais voler la lumière. Leur présence renforce l’authenticité du projet, des musiciens qui jouent ensemble, qui respirent ensemble, qui laissent les chansons vivre.
Parmi les moments forts, « Black Dog Blues » s’impose comme une pièce maîtresse. Long, ample, habité, le titre montre Kennedy dans toute sa maturité artistique, un conteur, un styliste, un homme qui connaît les ombres et les éclats du blues. « Mystery Train » et « Mountain Stomp » ramènent une énergie plus primitive, presque jubilatoire, tandis que « One Scotch, One Bourbon, One Beer » clôt l’album avec un clin d’œil à la tradition, revisité avec respect mais sans imitation.
« Old Fashioned Plain » n’est pas un album qui cherche à moderniser le blues à tout prix. Il ne cherche pas non plus à le figer dans un musée. Harrison Kennedy y propose une vision personnelle, humble, profondément humaine, un blues qui raconte, qui apaise, qui secoue parfois, mais qui reste toujours vrai.
C’est un disque de musicien, un disque de vie, un disque qui rappelle que le blues n’est pas une esthétique mais une manière d’être au monde. Kennedy, avec son histoire unique et son talent intact, continue de prouver qu’il est l’un des grands artisans du genre aujourd’hui.